Une urgence: diminuer le temps de travail

Posted on 6 juillet 2011

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Le temps de travail en Suisse est l’un des plus longs du monde occidental (durée hebdomadaire effective en Suisse, 42,6 h. et 43,5 pour les hommes, contre 41,8 h. en Roumanie, 40,9 h. au Royaume-Uni, 39,6 h. en Suède et 38,4 h. en France). Certes travailler beaucoup crée de la richesse. Et  même si une grande partie de la richesse atterrit dans les poches des gros actionnaires et des banquiers, il est vrai qu’une partie constitue les salaires, plus ou moins acceptables, des travailleurs. Mais si toutes ces heures de travail peuvent rapporter des revenus corrects, il n’en reste pas moins qu’elles sont usantes. Dans certaines professions, si l’on gagne plus, c’est le stress et l’épuisement nerveux qui guettent. Dans d’autres, c’est la fatigue physique et l’usure du corps qu’on constate.

Et pourquoi tout ce travail ? Pour remplir encore plus les coffres des banques déjà trop pleins, pour conclure des assurances alors qu’on en a déjà en suffisance, pour construire des immeubles de luxe alors qu’on a besoin de logements sociaux, pour fabriquer des produits nouveaux et des gadgets dont l’utilité pour le bien-être est des plus douteux. Et pourquoi des salaires qui peuvent être relativement élevés, mais qu’on paie chèrement en s’épuisant ? Et bien justement pour acheter des voitures et des gadgets électroniques dont on n’avait pas besoin avant d’en voir les pubs, pour faire tourner les supermarchés ouverts justement pour qu’on dépense tout ce qu’on gagne, pour faire des placements et des assurances dont on pourrait se passer, pour agrandir la maison et y ajouter une piscine qu’on n’utilisera peut-être pas, pour sauter dans des avions et aller dans des pays lointains sans avoir le temps de les découvrir.

Oui cela n’a pas beaucoup de sens de travailler autant, pour s’abîmer finalement l’existence. Aujourd’hui on pourrait vivre confortablement, avec certes moins de gadgets et de richesses, en diminuant de 4 à 5 heures le temps hebdomadaire de travail. Il est regrettable que les gains de productivité ne servent pas à créer du temps libre, mais à mettre en route de nouvelles formes (humainement inutiles) de travail. Si on invente un appareil qui réduit notre travail d’une heure, ce n’est tout de même pas pour trouver une autre heure de travail à la place…

D’ailleurs dans notre société, celles et ceux qui gagnent plus sont de plus en plus nombreux à réduire leur horaire: ils gagnent assez pour le faire. Pour les petits salariés, les choses se présentent moins bien: ils ne peuvent réduire leur temps de travail sans perdre non seulement leur petite participation à la consommation (le seul avantage qu’on leur laisse), mais encore la possibilité de vivre décemment. C’est pourquoi il faudra diminuer peu à peu dans tous les secteurs le temps de travail, tout en se battant pour obtenir une augmentation des salaires les plus bas pour que tout le monde puisse réellement travailler moins (il y a un sérieux effort de redistribution à faire dans notre société où le meilleur est réservé aux plus riches).

La réduction du temps de travail doit viser une vie plus heureuse, pour la famille, pour les amis, pour la vie associative, pour le jardinage, pour le sport, pour la musique, pour la lecture, pour la vie intellectuelle et spirituelle (pour penser à ce qui compte pour soi, et pas à ce que les marchands d’iPod  et autres pensent à notre place) . Aujourd’hui entre travailler, se reposer et acheter (ou penser quoi acheter), presque tout le temps est suroccupé.

Il est possible qu’au départ, beaucoup en profiteraient pour aller encore plus dans les supermarchés, pour regarder encore plus la télévision ou pour passer trop de temps dans les cafés du quartier. Il y a les coutumes, les habitudes, le besoin de divertissement et de dérivatifs. Mais quoi qu’il en soit, la réduction du temps de travail est une condition nécessaire pour avoir des chances d’aller plus loin.

Il est vrai que pour une bonne évolution, il faudra des mesures de la part de gouvernements soucieux de la qualité de vie, ainsi que des initiatives de la part des milieux culturels. L’enseignement général (histoire, économie, sociologie, philosophie) doit être adressé à tous, y compris dans l’enseignement professionnel et dans des cours du soir. Les journaux doivent être soutenus s’ils font largement connaître la réflexion et la culture, au lieu de les réserver aux publics bourgeois et bobos. Les artistes pourraient aussi se soucier davantage de toucher d’autres publics que ceux qui viennent habituellement à leurs spectacles, même si la classe moyenne plus ou moins bien informée est assez nombreuse pour assurer leur revenu. L’Etat aurait d’ailleurs à soutenir financièrement les projets prévus pour sortir des lieux élitistes où rien sinon la forme n’est remis en cause. Il n’y a pas si longtemps des partis et organisations avaient la volonté et les moyens de soutenir des écrivains et des chanteurs, des cinéastes, des troupes de théâtre, et de posséder de grands journaux et des maisons d’éditions, et l’on organisait des camps de formation pour apprendre d’autres valeurs. Il n’y a pas si longtemps des gouvernements progressistes patronnaient aussi des politiques visant à développer les pratiques d’égalité, de solidarité et de diffusion du savoir et des arts.  Tout cela fut réalisé en France dans les années 30 dans le groupe de théâtre Octobre et dans les films de Jean Renoir, après la guerre dans le T.N.P. et les Maisons des Jeunes et de la Culture; tout cela fut réalisé aux Etats-Unis avec la politique de F.D. Roosevelt, qui aida l’éducation et les artistes notamment à travers la WPA (c’est ainsi que Woody Guthrie composa beaucoup de chansons politiques en étant payé par le gouvernement).

Certains crieront à l’embrigadement… !  On leur demandera simplement si la pub à longueur de journée sur les murs, dans les boîtes à lettres, dans les journaux, à la télévision, et le flot constant des idées reçues (croissance, compétitivité, plus pour moins, etc.) assénées par quasiment toute la presse et qui s’insinue dans tous les interstices de la vie quotidienne, ce n’est pas un embrigadement  d’autant plus redoutable qu’il a l’air de nous laisser le choix ?

Alors, oui, il est urgent de réduire le temps de travail, mais il faut aussi élargir les perspectives vers un monde moins matérialiste et plus humain.

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