Le sens actuel du combat de la gauche radicale (4)

Posted on 1 août 2011

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3) Radicalisme politique et idéalisme

Robespierre; une redoutable honnêteté

« O mort, l’homme marche en avant,

                                                                  Il veut, perçant les derniers voiles,

                                                              devancer et se frayer vivant

                                                                  Un chemin bleu vers les étoiles.

                                                          Libres essors, régnez, c’est votre jour.

                                                                  Travail, justice, amour,

                                                                   Régnez, c’est votre tour ! »

                                                                                         Eugène Pottier (1860)

Plus que la violence, c’est l’idéalisme qui met en danger le radicalisme politique. En effet, s’ils sont à la base soucieux du bonheur et de l’émancipation des hommes, les tenants du radicalisme sont résolument idéalistes. Leur idéalisme dérive d’une honnêteté et d’une générosité qui sont à rebours de la mesquinerie des  bourgeois assoiffés d’argent. Les radicaux politiques sont altruistes, ils ne supportent pas l’injustice, ni pour eux ni pour les autres. Ils sont pourvus d’un haut degré de moralité, parfois à tonalité religieuse (qu’ils se réclament ou non de la Bible). Ils sont ardents et volontaires, et sont prêts à beaucoup travailler pour changer le cours des choses. Ils sont optimistes, et pensent qu’il est possible de venir à bout du malheur, que l’homme cherche fondamentalement ce qui est bon et qu’il est perfectible. Voici l’extrait d’un rapport de Robespierre devant la Convention (5 février 1794) nous découvrant le caractère d’un homme intègre et fervent: « Nous voulons, en un mot, remplir les voeux de la nature, accomplir les destins de l’humanité, tenir les promesses de la philosophie, absoudre la providence du long règne du crime et de la tyrannie… Et qu’en scellant notre ouvrage de notre sang, nous puissions voir au moins briller l’aurore de la félicité universelle » 25).

En disant « en scellant notre ouvrage de notre sang », Robespierre témoigne pourtant de la dimension négative de l’idéalisme. En effet les radicaux voient souvent leur honnêteté tourner à l’intransigeance. Leur altruisme peut devenir abstrait et envisager un bonheur de l’humanité à réaliser malgré elle. Leur haut degré de moralité peut devenir une glaciale rigidité, ne pardonnant pas les manquements d’autrui. L’ardeur à travailler pour la société peut justifier des méthodes violentes pour obtenir l’efficacité. L’optimisme peut passer par-dessus les difficultés, les résistances, les incompréhensions et croire que les autres bénéficieront nécessairement des soi-disant bonnes mesures qu’on leur impose. Evariste Gamelin, un jacobin juré d’un tribunal révolutionnaire, héros d’un roman d’Anatole France, s’écrie ainsi en prenant un enfant dans ses bras: « Enfant ! tu grandiras libre, heureux, et tu le devras à l’infâme Gamelin. Je suis atroce pour que tu sois heureux. Je suis cruel pour que tu sois bon, je suis impitoyable pour que demain tous les Français s’embrassent en versant des larmes de joie » 26).

Le radical peut devenir tyrannique, et l’idéalisme peut le couper de la réalité du peuple qu’il veut sincèrement libérer (alors que nul ne peut se libérer que par lui-même). C’est ainsi que le radicalisme peut se perdre par excès de foi.

De cette foi débordante, peut résulter chez les radicaux l’attente d’un monde parfait définitivement établi: car nombre de radicaux politiques ont adhéré au millénarisme d’origine religieuse. Et cette attitude peut déboucher sur les révolutions sanglantes et sur la persécution des ennemis justifiée par le fait que c’est la dernière épreuve avant la réalisation du bonheur. L’exigence radicale de régénération se manifeste aussi souvent par l’esprit de système qui dessine de manière utopique le plan d’une société parfaitement cohérente où tout se tient et où rien d’imprévu ne saurait arriver. Et cette attitude très philosophique peut donner lieu aux bureaucraties planificatrices et à l’obstination dans l’erreur quand elle est conforme à l’idéal projeté.

Mais tout cela, qui « peut » arriver aux positions radicales, ne leur est pas nécessairement lié. Il existe un radicalisme qui n’attend pas le « Grand Soir » et qui ne prétend pas connaître abstraitement les détails d’un monde régénéré. Proudhon écrivait à Marx (17 mai 1846): « Cherchons ensemble, si vous voulez, les lois de la société, le mode dont ces lois se réalisent, le progrès suivant lequel nous parvenons à les découvrir; mais, pour Dieu ! après avoir démoli tous les dogmatismes a priori, ne songeons point à notre tour, à endoctriner le peuple; ne tombons pas dans la contradiction de votre compatriote Martin Luther, qui, après avoir renversé la théologie catholique, se mit aussitôt, à grand renfort d’excommunications et d’anathèmes, à fonder une théologie protestante… donnons au monde l’exemple d’une tolérance savante et prévoyante, … ne nous faisons pas les chefs d’une nouvelle intolérance, ne nous posons pas en apôtres d’une nouvelle religion; cette religion fut-elle la religion de la logique, la religion de la raison » 27).

(à suivre)

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