Le Chant des ouvriers

Posted on 9 octobre 2011

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Le beau Chant des ouvriers a été écrit en 1846 par Pierre Dupont.

Ce dernier, fils d’un forgeron, naquit à Lyon en 1821. Il fréquenta le petit séminaire, avant de renoncer à la prêtrise et de travailler comme ouvrier dans le textile, puis comme employé de banque. Monté à Paris, il s’y fit connaître comme chansonnier (interprétant lui-même ses compositions) et travailla pour le Dictionnaire de l’Académie française. Il se lia avec Nerval, Baudelaire (qui parle très élogieusement de lui) et le compositeur Charles Gounod. Il écrivit la célèbre chanson Les boeufs (« J’ai deux grands boeufs dans mon étable,/Deux grands boeufs blancs marqués de roux… »). Républicain, il composa le Chant des ouvriers juste avant la Révolution de 1848.  Militant contre le futur Napoléon III, notamment par le Chant des paysans, il fut condamné à 7 ans de déportation. Il ne dut sa grâce qu’à un ralliement au régime. Entre 1853 et 1860 il chanta en compagnie de sa femme. A la mort de celle-ci, il retourna vivre à Lyon, mais malgré l’affection dont les Lyonnais l’entouraient, il sombra dans le découragement et la maladie, et mourut en 1870.

Le Chant des ouvriers est remarquable du point de vue de la composition. L’influence du style romantique (« Cependant notre sang vermeil/Coule impétueux dans nos veines ») n’exclut pas le réalisme qu’on trouve dans ces vers, qui ne peuvent mieux exprimer la contrainte du lever matinal des travailleurs: « Nous dont la lampe, le matin,/Au clairon du coq se rallume/Nous tous qu’un salaire incertain/Ramène avant l’aube à l’enclume ». Les couplets illustrent avec des images puissantes les mauvaises conditions de travail et l’injustice dans lesquelles vivent les ouvriers. La vie pénible qu’ils sont forcés de mener est aussi décrite dans des passages comme ceux-ci: « Nous qui des bras, des pieds, des mains/De tout le corps luttons sans cesse », « Nos bras sans relâche tendus », « Nous ne sommes que des machines », « Mal vêtus, logés dans des trous,/Sous les combles, dans les décombres ». Alors que l’injustice s’exprime dans ces lignes: « Pauvres moutons, quels bons manteaux/Ils se tissent avec notre laine », « La terre nous doit ses merveilles/Dès qu’elles ont fini le miel/Le maître chasse les abeilles », « A chaque fois que…/Notre sang coule sur le Monde/C’est toujours pour quelques tyrans/Que cette rosée est féconde ». Alors que le refrain, par contraste, est un appel à la lutte pour un monde nouveau résumé dans l’expression quelque peu énigmatique d' »indépendance du monde » (c’est sans doute la liberté à l’égard de toutes les formes de tyrannies, économiques et politiques, que cette expression signifie, mais j’en ignore l’origine philosophique). Cette lutte passe par la fraternité et l’amitié (« aimons-nous »), la convivialité des banquets (« nous unir pour boire à la ronde »), dressées contre la peur de la répression (« que le canon se taise ou gronde »), et le « buvons » répété trois fois affirme la force de la décision commune, qui s’enracine dans l’amitié et la fête, et annonce avec confiance la libération.

Une très bonne analyse dont je me suis inspiré se trouve dans: Stéphane Hirschi, L’émotion politique en chansons, l’ère romantique entre airs libres et airs comprimés, in: La chanson politique en Europe, Eidôlon no 82, Presses Universitaires de Bordeaux, 2008.

Je cite ici les paroles de cette belle oeuvre:

Nous dont la lampe, le matin,

Au clairon du coq se rallume,

Nous tous qu’un salaire incertain

Ramène avant l’aube à l’enclume,

Nous qui des bras, des pieds, des mains,

De tout le corps luttons sans cesse,

Sans abriter nos lendemains

Contre le froid de la vieillesse,



Aimons-nous, et quand nous pouvons

Nous unir pour boire à la ronde,

Que le canon se taise ou gronde,

Buvons, buvons, buvons,

À l’indépendance du monde !



Nos bras, sans relâche tendus,

Aux flots jaloux, au sol avare,

Ravissent leurs trésors perdus ;

Ce qui nourrit et ce qui pare :
Perles, diamants et métaux,

Fruit du coteau, grain de la plaine ;

Pauvres moutons, quels bons manteaux

Il se tisse avec notre laine !



Aimons-nous, etc.



Quel fruit tirons-nous des labeurs

Qui courbent nos maigres échines ?

Où vont les flots de nos sueurs?

Nous ne sommes que des machines.

Nos Babels montent jusqu’au ciel,

La terre nous doit ses merveilles :

Dès qu’elles ont fini le miel,

Le maître chasse les abeilles.



Aimons-nous, etc.



Mal vêtus, logés dans des trous,

Sous les combles, dans les décombres

Nous vivons avec les hiboux

Et les larrons amis des ombres ;

Cependant notre sang vermeil

Coule impétueux dans nos veines ;

Nous nous plairions au grand soleil,

Et sous les rameaux verts des chênes.



Aimons-nous, etc.



À chaque fois que par torrents

Notre sang coule sur le monde,

C’est toujours pour quelques tyrans

Que cette rosée est féconde ;

Ménageons-la dorénavant,

L’amour est plus fort que la guerre ;

En attendant qu’un meilleur vent

Souffle du ciel ou de la terre,



Aimons-nous, etc.


source: http://fr.wikisource.org/wiki/Le_Chant_des_ouvriers

Une partie du Chant des ouvriers est ici interprété par la Chorale Populaire de Paris. Composée de plus de 60 chanteuses et chanteurs, celle-ci se définit comme « uni(e) par un même amour   de la musique et par la même recherche d’un idéal de justice et de paix ». Elle a été fondée en 1934 pour « faire pénétrer le goût de la bonne musique dans le Peuple », a participé à nombre de festivals dans le monde entier, au film La Marseillaise de Jean Renoir, est intervenue de façon militante dans les combats du Front Populaire de 1936, dans les usines occupées en 1968, plus récemment pour les Intermittents du Spectacle et les  salariés en grève du Crédit Foncier. Elle diffuse un répertoire très étendu, comprenant non seulement des chants de luttes ouvrières, mais aussi des chants traditionnels, de grandes oeuvres classiques françaises et des oeuvres contemporaines. Je signale aussi l’interprétation plus martiale par Marc Ogeret d’un plus grand nombre de couplets.

Place au Chant des ouvriers et buvons, nous aussi, dans la fraternité, à l’indépendance du monde:

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