Un temps pour toute chose sous le ciel

Posted on 29 octobre 2011

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Qu’y a-t-il de plus sage que l’un des plus fameux passages de l’Ecclésiaste (3, 1-8) ?

« Il y a un moment pour tout et un temps pour toute chose sous le ciel.

Un temps pour enfanter,

et un temps pour mourir;

un temps pour planter,

et un temps pour arracher le plant.

Un temps pour tuer,

et un temps pour guérir;

un temps pour détruire,

et un temps pour bâtir.

Un temps pour pleurer,

et un temps pour rire;

un temps pour gémir,

et un temps pour danser.

Un temps pour lancer des pierres,

et un temps pour en ramasser;

un temps pour embrasser,

et un temps pour s’abstenir d’embrassements.

Un temps pour chercher,

et un temps pour perdre;

un temps pour garder,

et un temps pour jeter.

Un temps pour déchirer,

et un temps pour coudre;

un temps pour se taire,

et un temps pour parler.

Un temps pour aimer,

et un temps pour haïr;

un temps pour la guerre,

et un temps pour la paix. 

                                                                (trad. Ecole biblique de Jérusalem)

Comme toutes les paroles de grande sagesse, il est possible de les comprendre de diverses façons.

On peut y trouver l’affirmation de fait de la complémentarité des opposés qui se succèdent: comment détruire si l’on n’a pas bâti, comment se taire si l’on n’a pas d’abord parlé, comment faire la paix si l’on n’a pas fait la guerre ? Cela veut sans doute dire qu’on ne peut toujours rester stable, dans le même état, qu’il y a une impermanence, comme le dit le bouddhisme, et que forcément il y a des moments où l’on plante et des moments où l’on arrache, des moments où l’on rit et des moments où l’on pleure, des moments où l’on parle et des moments où l’on se tait. On retrouve ainsi l’enseignement réaliste d’Héraclite.

Mais le texte biblique semble signfier autre chose: il est juste que dans la vie alternent les situations opposées. La succession des opposés n’est pas seulement un fait, elle est encore une bonne chose, car qu’arriverait-il si l’on ne faisait que détruire sans bâtir ensuite, si les pleurs n’étaient pas suivis de rire et si la guerre se prolongeait au point de ne pas aboutir à la paix ?

Mais on peut aussi y découvrir qu’il est juste de choisir l’un ou l’autre des opposés suivant les circonstances: quand la maison est en ruine (quand la société est chaotique), il est juste de détruire pour pouvoir ensuite bâtir du neuf et du meilleur, quand on est joyeux face à des événements  plaisants, il est juste de rire comme il est juste de pleurer quand on éprouve le malheur, la misère ou le deuil. De même on peut juger qu’il est juste de se taire quand s’accumulent les signes inquiétants et que tout le monde fait la sourde oreille, mais jusqu’au moment bien sûr où apparaîtra l’occasion de parler parce que certaines paroles dans de nouvelles circonstances seront devenues audibles.Il y a des moments où il n’est pas juste d’embrasser, de faire bon accueil à ceux qui maintiennent l’injustice, prêchent l’hostilité à l’égard des étrangers et des faibles et répandent la malfaisante illusion pour se faire aduler par la foule. L’Ecclésiaste dit me semble-t-il qu’il ne faut pas tout accepter et  faire en toutes circonstances bonne figure à tout le monde selon le bon esprit du consensus qui ne fait pas de vagues: il y a un temps pour refuser, pour se révolter, pour détruire ce qui est mauvais. Mais il est aussi dit qu’on n’en restera pas là et que l’autre attitude un jour ou l’autre s’imposera parce que le monde change.

Une autre leçon de ce passage de l’Ecclésiaste est sans doute qu’on ne pourra jamais arriver sur cette terre à un temps où l’on ne fera que planter, que bâtir, que rire ou qu’embrasser. Une époque où l’alternance du bien et du mal disparaîtrait au profit d’une société parfaite n’est pas possible dans notre monde: inutile donc d’attendre que les coutures cessent de craquer, inutile de croire qu’avec quelques bonnes purges on aura banni à jamais tout le mal. Il y aura toujours « un temps pour planter » et « un temps pour arracher le plant », « un temps pour pleurer » et « un temps pour rire ». On cherchera toujours à planter plutôt qu’à arracher, à rire plutôt qu’à pleurer, mais il faudra bien parfois arracher et parfois pleurer. La vie est une sorte de danse où alternent les pas qui vont vers le haut et ceux qui vont vers le bas: le devoir et l’honneur de l’homme restera pourtant de travailler à ce que le bien l’emporte sur le mal et que l’ensemble des pas soit une oeuvre positive.

Je joins une illustration musicale avec la chanson Turn Turn Turn composée et chantée ici par Pete Seeger, sur ces mêmes paroles de l’Ecclésiaste, et qui a été connue notamment à travers les Byrds.

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