Les classes populaires exclues de l’action politique

Posted on 18 mars 2012

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Les classes populaires (constituées des ouvriers et employés ayant des revenus plutôt bas) sont de plus en plus écartées de la vie politique (dans certaines régions comme le Valais, elles en ont d’ailleurs toujours été largement écartées au bénéfice des notables et des chefs de clan). Dans nos sociétés, on n’a rien contre le fait que les membres des classes populaires, en clients, soutiennent certaines forces politiques, mais on ne pense plus nécessaire de leur donner des responsabilités.

Il est étonnant, étant donné la prétention démocratique affichée, qu’on en soit arrivé à ce point, qui rappelle la situation du milieu du XIXème siècle ou, si l’on veut encore aller plus loin dans l’histoire, celle de l’Antiquité où les hommes libres décidaient de tout sans faire intervenir les esclaves.

On ne peut pourtant pas justifier cette évolution par une disparition des classes populaires. Si les classes moyennes (cadres, enseignants, travailleurs de la santé, travailleurs sociaux) ont en effet progressé, constituant plus de la moitié de la population, les classes populaires équivalent encore en tout cas à plus du tiers de celle-ci. Le tableau suivant démontre l’importance démographique des classes populaires, car les catégories que j’ai précédées d’une astérisque en font partie:

Personnes actives occupées par profession exercée (ISCO) et sexe

2010, moyennes annuelles, population résidante permanente, en milliers et en %

En milliers En %
  Total Hommes Femmes Total Hommes Femmes
Professions exercées (ISCO)
Directeurs, cadres de direction, gérants 322 212 110 7.5 9.1 5.6
Prof. intellectuelles et scientifiques 980 546 434 22.9 23.4 22.2
Professions intermédiaires 785 407 379 18.3 17.5 19.4
Employés de type administratif 409 128 280 9.5 5.5 14.4
*Pers. des services, commerçants, vendeurs 672 219 454 15.7 9.4 23.2
*Agriculteurs, sylviculteurs 135 102 33 3.1 4.4 1.7
*Métiers de l’industrie et de l’artisanat 586 494 91 13.7 21.2 4.7
*Conducteurs et assembleurs 180 145 35 4.2 6.2 1.8
*Professions élémentaires 187 61 126 4.4 2.6 6.5
Sans indication/ne sait pas 25 14 11 0.6 0.6 0.6
Total 4281 2328 1953 100.0 100.0 100.0

Enquête suisse sur la population active (ESPA), OFS

source:http://www.bfs.admin.ch/bfs/portal/fr/index/themen/03/02/blank/key/erwerbstaetige0/berufliche_mobilitaet.html

Bien sûr pour les partis de droite, cette situation est normale: que les radicaux, les démocrates-chrétiens et les UDC soient dirigés par des avocats et des patrons, rien de plus naturel pour des partis défenseurs attitrés des privilèges d’une minorité. Mais il est beaucoup moins acceptable qu’un constat analogue doive être fait pour les grands partis de gauche, dont le credo est la défense des classes moyennes (inférieures) et des classes populaires. Que le personnel politique socialiste (et même syndicaliste) soit presque entièrement composé de membres des classes moyennes (même s’ils sont d’origine populaire) force à se poser des questions, que précisément le PS ne se pose pas. Quand dans ce parti on déplore l’éloignement par rapport aux classes populaires, les remèdes proposés sont plutôt des appels du pied démagogiques (par exemple sécuritaires) pour plaire à ce qu’on imagine être le peuple, et non une volonté de restituer du pouvoir dans les organisations à ceux qu’on prétend représenter.

Il n’est évidemment pas question de pratiquer un ouvriérisme déplacé et de ne pas vouloir reconnaître que les classes moyennes (auxquelles d’ailleurs j’appartiens bien que je vienne d’un milieu populaire artisanal) ont pris de l’importance. Mais la conclusion devrait être un partage du pouvoir dans les organisations de gauche entre membres des classes populaires et membres des classes moyennes, et non confiscation du pouvoir par ces dernières (le terme « confiscation » n’est sans doute pas exagéré car, comme le rappelle le  site Swissinfo (Sonia Fenazzi: Politicien: toujours plus souvent un métier, 30 juin 2011): « Quant au groupe socialiste (= aux Chambres fédérales), il ne compte plus dans ses rangs des ouvriers ou des employés, comme c’était le cas dans les années 1970 »). Si l’on juge qu’aujourd’hui la politique prend trop de temps pour que des travailleur-se-s puissent s’y consacrer, on ne doit pas se résigner, on doit se battre (mieux que nous ne l’avons fait pour les six mois de vacances !) pour dégager du temps libre. Si l’on juge que la politique implique aujourd’hui des connaissances que les travailleur-se-s n’ont pas et qu’ils ne désirent pas avoir, on cesse de les mépriser à ce point, on ne se résigne pas et l’on se bat pour améliorer l’accès de tous au savoir.

Selon le blog de Jean-Yves Martin, même le PCF (dont le mérite est pourtant grand dans l’amélioration du statut des travailleur-se-s), dès les années 1970, avait connu une évolution de ce genre:

« Ce contexte de fragmentation sociale du monde ouvrier joue évidemment dans la distanciation des classes populaires à l’égard du PCF. Mais celle-ci résulte aussi d’une stratégie politique qui délaisse progressivement les militants ouvriers au profit des « couches sociales nouvelles », ingénieurs, techniciens et cadres notamment. Les responsables communistes qui émergent à la fin des années 1970 dans les départements sont certes encore très souvent d’origine ouvrière, mais ils ont en réalité de moins en moins travaillé en usine et ont accédé rapidement au statut de permanent. »

http://jym44.blogspot.com/2012/03/au-nom-des-ouvriers-quelle.html

On assiste hélas aujourd’hui à un oubli de tout ce pour quoi se sont battus les socialistesde toutes tendances du début du XIXème siécle aux années 1970. Durant cette période, à force d’efforts, le mouvement socialiste avait peu à peu réussi à placer nombre d’ouvriers, de petits artisans et de paysans aux postes à responsabilité des partis, des syndicats et de l’Etat. Il en était ainsi autrefois au PS suisse (le conseiller fédéral Willy Ritschard était monteur en chauffage).  A la tête du PCF, Maurice Thorez était mineur, Jacques Duclos pâtissier, Georges Marchais mécanicien ajusteur, à la CGT, Henri Krasucki avait travaillé chez Renault. Bien sûr ceux qui occupaient les postes les plus importants abandonnaient leur profession, mais ils restaient culturellement ancrés dans leur classe d’origine.

En tout cas, le résultat concret de cette mise à l’écart des classes populaires, pour qui l’on veut travailler mais sans elles, c’est pour finir de leur part le mépris de la politique (dont elles jugent qu’elle n’est plus leur affaire), c’est l’abstention, c’est parfois la confiance accordée à la légère à des démagogues UDC ou FN qui ont cet avantage qu’on ne les connaît pas encore et qu’on peut se faire des illusions à leur sujet (alors que bien des leaders « de gauche » disent ne rien pouvoir contre le capital, les démagogues disent au moins qu’on peut quelque chose contre le bouc émissaire étranger !), alors qu’on connaît les gens de gauche et qu’on sait les raisons d’en être déçus.

On ne peut donc se permettre de ne pas « plancher » sur la manière de ramener effectivement les classes populaires à tous les niveaux du militantisme et de l’action politique. Et sans seulement faire des discours pour dire qu’on se fait beaucoup de souci pour elles. En Suisse, la gauche de la gauche est trop faible pour pouvoir à elle seule mener à ce propos une réflexion suivie d’effets.

Espérons que le bel élan citoyen de la campagne de Jean-Luc Mélenchon  permette aux travailleurs-ses de reprendre la parole: on a vraiment besoin qu’avec ce qu’ils-elles sont, ils-elles reconquièrent la part de pouvoir que les oligarchies libérale ou bureaucratique leur ont injustement confisquée !

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