Paul Robeson, chanteur et militant

Posted on 9 avril 2012

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Les chanteurs et chanteuses afro-américains, jusqu’aux années 1960, bien qu’ils aient évoqué la vie quotidienne des Noirs et ses problèmes, ne furent presque jamais engagés politiquement. Les contraintes violentes de la ségrégation dans le Sud (où ils n’avaient d’ailleurs pas le droit de vote), le manque de formation et le statut systématiquement inférieur des Afro-Américains durant une bonne partie du XXème siècle expliquent largement cette abstention.

Il y a pourtant de notables exceptions. Certains chanteurs noirs, parmi lesquels Paul Robeson, Leadbelly et Josh White, exprimèrent clairement leurs convictions politiques. Si leur public fut souvent constitué de blancs progressistes, ils ont contribué à la prise de conscience de la discrimination raciale et ils figurent parmi les précurseurs du mouvement des droits civiques. Ils furent plus ou moins liés au Parti communiste américain et/ou à des organisations affiliées (ce qui put leur causer les pires ennuis au moment du maccarthysme).

Les liens de ces chanteurs avec le Parti communiste s’expliquent par le fait qu’il était le seul à mettre clairement la lutte contre le racisme dans ses préoccupations principales. Au début des années 1930 notamment, le Parti communiste et l’International Labor Defense, une organisation qui lui était liée, soutinrent l’association noire NAACP pour défendre les neuf garçons de Scottsboro âgés de 12 à 20 ans (c’est l’International Labor Defense qui paya leur défense). Huit de ces derniers furent condamnés à mort, à l’issue de procès expéditifs, sur l’accusation d’avoir violé deux femmes blanches. A l’issue de deux séries de procès et d’une grâce, ils furent finalement condamnés à la prison et peu à peu libérés sur parole.

C’est ainsi que nombre d’intellectuels noirs furent plus ou moins liés au Parti communiste, comme les écrivains Richard Wright et Langston Hughes, ou l’un des grands inspirateurs de la NAACP, W.E.B. Du Bois.

Le premier chanteur dont il faut parler est Paul Robeson.  Né dans le Nord (New Jersey) en 1898, fils d’un pasteur qui était né esclave, Paul Robeson fut un remarquable sportif  (football américain, baseball, course à pied), il fit des études de droit, puis, surtout en Angleterre où il demeura plusieurs années, il s’orienta vers le cinéma, le théâtre et la musique. Il tourna des films comme Show Boat, Les Mines du roi Salomon et Native Land. Il fut le premier Noir à jouer au théâtre le rôle d’Othello. Il mit sa magnifique voix de basse au service de chansons diverses (negro spirituals, chansons folkloriques américaines, irlandaises, russes et yiddish, chansons tirées de comédies musicales,…), mais n’aborda pas le blues. Il mena un combat incessant, non seulement contre la discrimination raciale aux Etats-Unis, mais aussi contre toutes les formes d’injustice qu’il rencontra (en faveur des républicains espagnols, des aborigènes d’Australie, des Maoris et contre l’apartheid en Afrique du Sud). Sa sympathie allait clairement au socialisme et aux pays socialistes (il chanta en anglais l’hymne national soviétique), où il voyait  un total rejet du racisme et aussi les promesses d’un monde meilleur. Il manqua il est vrai de lucidité par rapport aux crimes du stalinisme: alors que la CIA et le FBI le pourchassaient en lançant contre lui de fausses accusations, il pensa, comme de nombreux communistes de cette époque, que la dénonciation des crimes soviétiques faisait partie de la même campagne de calomnies de la droite contre le socialisme. Il passa beaucoup de temps à l’étranger (France, Angleterre, URSS), donnant des concerts qui attiraient les foules (18000 personnes en URSS, 4000 personnes à la Cathédrale Saint-Paul de Londres en 1959);  il y était plus apprécié que dans son pays, tant pour son talent d’artiste que pour la force et l’intégrité de son engagement humaniste. En tant que Noir engagé et que sympathisant communiste, et surtout après 1945, il passa chez lui pour un traître, un ennemi des Etats-Unis, un adversaire à abattre pour le conformisme ambiant. A une commission qui lui demandait pourquoi il n’était pas resté en URSS, il répondit: « parce que mon père était un esclave et que mes semblables sont morts pour construire ce pays, et je vais y rester, et en avoir une part tout comme vous et aucune personne à l’esprit fasciste ne m’en chassera ! Est-ce clair ? » Comme on voulait l’empêcher de critiquer la politique américaine à l’étranger, il lui fut interdit de quitter son pays et on lui retira son passeport de 1950 à 1958, et il subit  dans sa patrie  un boycott presque intégral, que rompirent des syndicats américains et canadiens qui organisèrent un de ses concerts (qui réunit de 20000 à 40000 personnes) à la frontière entre leurs deux pays. En 1957, empêché de se rendre au Pays de Galles à l’invitation des mineurs, il enregistra à New York un concert qui fut retransmis par liaison téléphonique pour 5000 personnes (mais il put se rendre au Pays de Galles l’année suivante invité par son ami le leader travailliste Aneurin Bevan). Après des années de maladie où il vécut retiré en étant fidèle à ses convictions, il mourut en1976.

Le negro spiritual très connu Go Down Moses évoque la libération des Hébreux du pays d’Egypte, qui pouvait être comprise comme la préfiguration de la libération des Noirs américains de leur oppression ancestrale. L’interprétation de Paul Robeson, dans le style des chanteurs lyriques, est à la fois puissante et méditative, et exprime un appel intériorisé à la libération par rapport à toutes les servitudes.

Cette deuxième vidéo montre Paul Robeson entonnant seul deux chansons pour les ouvriers du chantier de l’Opéra de Sydney, la première est Ol’Man River, composée en 1927, qui figure dans la comédie musicale Show Boat et évoque la lutte des travailleurs afro-américains, et la seconde est Joe Hill, rendant hommage au syndicaliste et chansonnier de ce nom, exécuté pour meurtre en 1915 sans preuves solides.

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