Josh White (1914-1969): le blues pour l’égalité

Posted on 31 mai 2012

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Josh White

Poursuivant la présentation de chanteurs afro-américains engagés, je vais aujourd’hui parler de Josh White, qui est une immense figure de la musique noire américaine.

Josh (Joshua) White travailla dans des styles très différents et eut plusieurs carrières. Il naquit en 1914 en Caroline du Sud où son père, qui mourra des suites de violences racistes, était pasteur. Durant son enfance, pour aider sa famille, le jeune Joshua servit de guide à des musiciens de blues aveugles et apprit d’eux le brillant style ragtime, inspiré du piano, propre à la Côte Est. A la fin des années 20, il se rendit à Chicago, travailla comme musicien de studio et, en tant que plus jeune artiste de musique noire, enregistra des blues dans le style ragtime (comme ceux de Blind Blake qu’il fréquenta à cette époque). Puis il rentra dans le Sud, et revint à la musique à travers le gospel, seul genre que sa mère l’autorisa à jouer (il était encore mineur) et enregistra sous le nom de « The Singing Christian ». Mais il revint au blues, avant de ne plus pouvoir jouer de la guitare pour plusieurs années suite à un accident.

Ayant retrouvé son habileté manuelle, il rejoignit New York à la fin des années 30, et commença une nouvelle carrière. Il se mit à chanter des chansons parlant ouvertement du racisme et des problèmes sociaux, ce que les musiciens de blues n’osaient pas faire (et ce que leur public n’était pas prêt à entendre). Il joua à Broadway avec Paul Robeson et travailla avec les chanteurs de gauche comme Woody Guthrie. En 1941 il enregistra Southern Exposure, le premier album  consacré à la question des droits civiques, avec des compositions originales écrites en collaboration avec le poète Waring Cuney. Il acquit un important public blanc, notamment progressiste, et fut aussi le premier à former un duo avec une chanteuse blanche, Libby Holman. Dans un contexte encore marqué par la ségrégation, il apparaissait comme un homme noir s’affirmant libre et égal face aux Blancs. Durant les années 1940, il était une grande vedette, connu notamment pour ses chansons One Meatball (dont se vendit un million de disques), St. James Infirmary et Strange Fruit, dont le texte évoquant les lynchages fut écrit par le poète Lewis Allan. Il tourna aussi dans des films.

Sa notoriété et son engagement l’amenèrent à recevoir l’amitié du couple Roosevelt (parrain d’un de ses enfants), il donna des concerts de gala à la Maison-Blanche, et était reçu dans la maison du Président. Durant la 2ème Guerre mondiale, il lutta pour la déségrégation dans l’armée américaine. Durant cette période, il se produisait régulièrement au Cafe Society, première boîte de nuit sans ségrégation du pays et haut lieu des milieux progressistes new yorkais. C’est une période pendant laquelle White élargit son horizon musical, adoptant un style de guitare plus jazz, jouant parfois avec des orchestres, et diversifiant son répertoire (ce que certains amateurs de blues lui ont reproché). L’immédiat après-guerre constitue le point culminant de sa carrière. Il accompagna Mme Roosevelt dans une grande tournée européenne et chanta à Stockholm devant 50000 personnes.

L’hystérie anti-progressiste maccarthyste avait cependant commencé aux Etats-Unis: le Cafe Society avait dû fermer et, en 1950, considéré comme un communiste, Josh White fut convoqué devant la Commission des Activités anti-américaines (HUAC). Bien que Mme Roosevelt et Paul Robeson lui aient déconseillé d’y aller (Mme Roosevelt lui ayant dit que de toute façon ses déclarations seraient utilisées contre lui), Josh White se rendit à Washington. Il n’était en effet pas communiste et se jugeait victime d’une injustice dont il pensait pouvoir se dédouaner en s’expliquant sur la base de faits. Contrairement à ce qu’on attendait de lui, il refusa pourtant de dénoncer des communistes. Sa bonne volonté ne lui fut d’aucun secours, puisque dans les années 50, ses activités furent presque interrompues aux Etats-Unis; il ne pouvait plus tourner comme acteur, sa maison de disque avait rompu son contrat, il ne pouvait plus participer à des shows radiophoniques, et interdiction lui avait été assignée de paraître à la télévision. Il vécut une partie du temps en Grande-Bretagne. Au début du renouveau folk des années 60, il dut aussi essuyer l’incompréhension de ses anciens amis de gauche qui le mirent à l’écart en lui reprochant d’avoir collaboré avec la Commission des Activités anti-américaines.

Ce n’est qu’en 1963 que l’interdiction de paraître à la télévision fut levée et il connut une fin de carrière plus favorable, chantant notamment à l’investiture de Lyndon Johnson. Mais il avait de graves ennuis de santé, fit trois attaques cardiaques et dans ses dernières années devait faire des séjours à l’hôpital entre de courtes tournées. C’est au cours d’une opération en vue d’améliorer son état cardiaque qu’il mourut assez précocément en 1969.

Son influence fut importante sur des artistes très différents, d’Elvis Presley à Pete Seeger, en passant par Harry Belafonte et Bob Dylan (qui reprit sa version de House of the Rising Sun), Ray Charles et Richie Havens.

Comme illustration de l’oeuvre de Josh White, je propose d’écouter un blues de ses années de jeunesse dans le style virtuose de la Côte Est, Little Brother Blues (1932).

J’y ajoute un fameux morceau des années de l’engagement politique, The Free and Equal Blues, dont je donne une traduction libre d’extraits:

Le blues libre et égal

« Je suis allé à l’hôpital Saint-James, et j’ai vu là du plasma,

J’ai demandé au médecin, « Dites-moi, le donneur avait-il la peau claire ou foncée ? »

Le médecin a beaucoup ri et il m’a soufflé au visage,

« Une molécule est une molécule, mon fils, et ce sacré truc n’a pas de race. »

Et c’était une nouvelle, oui c’était une nouvelle,

C’était une nouvelle très très très spéciale.

Car depuis ce jour nous avons ce blues libre et égal.

Ainsi je suis resté à l’hôpital Saint-James.

(Je n’ai pu quitter ce lieu, il était trop intéressant)

Mais j’ai dit au médecin, « Donnez-moi encore plus d’informations scientifiques, » et il m’a dit:

Versez-vous vous-même dans un tube et qu’obtient-on ?

Trois mille cinq cents  pieds cube de gaz,

La même chose pour toutes les classes

« Carbone, 22 livres, 10 onces »

« Vous dites que ça vaut pour les princes, les duchesses et comtesses ? »

« Qui que vous soyez, c’est ce que vous avez:

Carbone, 22 livres, 10 onces; fer, 57 grains. »

Pas assez pour maintenir un homme dans les liens.

« 50 onces de phosphore, la même chose pour les pauvres et les forts. »

« Sucre, 60 morceaux ordinaires, libres et égales rations pour toutes les nations.

« Vous êtes une droguerie ambulante. »

« C’est un cartel international métabolique. »

Et c’était une nouvelle, oui c’était une nouvelle,

Ainsi écoutez, Africain, Indien, Mexicain, Mongol, Tyrolien et Tartare.

Le médecin est derrière la nouvelle fraternité entre les hommes,

Chaque homme, où qu’il soit, est le même, quand on lui a ôté sa peau.

Et c’est une nouvelle, oui c’est une nouvelle,

C’est le blues libre et égal ! »

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