La solitude à l’époque néolibérale

Posted on 7 novembre 2012

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Aristote écrivait: « L’amitié (= sociabilité) est, semble-t-il, un sentiment inné… Il existe, non seulement chez les hommes, mais encore chez les oiseaux et chez la plupart des êtres vivants, dans les individus d’une même espèce les uns à l’égard des autres, et principalement entre les hommes… On peut constater, même au cours de voyages, quelle familiarité et quelle amitié l’homme nourrrit à l’égard de l’homme. » Dans ce passage, le grand philosophe parle d’une sociabilité naturelle  rapprochant spontanément les êtres humains et montrant qu’ils ne sont pas faits pour la solitude.

Il faut pourtant reconnaître qu’aujourd’hui la solitude (ou l’isolement) est de plus en plus répandue et ressentie dans notre société. A l’heure actuelle, 11 % des Français sont privés de relations sociales, et l’isolement est un phénomène qui en France s’est aggravé de 20 % en deux ans, touchant même des jeunes (source: http://www.fondationdefrance.org/). En 2003, presque 17 % des Suisses romands se sentaient seuls, et en Suisse, tous âges confondus, plus de 10 % étaient dans cette situation (source: Office fédéral de la statistique, Panel suisse des ménages 2003). La solitude est sans doute plus éprouvée dans les grandes villes, mais elle n’épargne pas une région aussi traditionnelle que le Valais. Or il me semble que c’est surtout la sociabilité naturelle dont parle Aristote qui s’affaiblit.

La sociabilité naturelle est celle qui existe entre voisins, quand on se connaît, quand on se rencontre assez souvent, quand on se parle, quand on se rend des services, quand à l’occasion on partage un verre ou un café. Il ne s’agit pas des relations étroites propres à l’amitié, mais du sentiment rassurant qu’il existe une communauté de proximité et qu’elle soutient tous ceux qui en font partie.

Autrefois cette sociabilité naturelle était favorisée par le fait que tout le monde se connaissait, qu’on vivait en général toute la vie au même endroit, qu’on y exerçait les mêmes métiers ou des métiers complémentaires qui mettaient les gens en contact, qu’on suivait un même rythme grâce auquel on se croisait en partant travailler et en rentrant chez soi, et enfin on partageait en gros les mêmes conceptions et le même mode de vie, ce qui simplifiait les choses.

Ces dernières années il faut bien admettre que le capitalisme néolibéral a apporté de grands changements. Les voisins souvent ne se connaissent pas, car on déménage fréquemment, les activités professionnelles, très dissemblables, se déroulent souvent loin du lieu où l’on vit, les rythmes de travail sont variables et les voisins se croisent rarement; pour des raisons qui ont plus à voir avec une énième version de l’exploitation de l’homme par l’homme qu’avec l’amitié entre les peuples, les différences culturelles entre les habitants sont de plus en plus importantes, et au départ c’est fréquemment la méfiance ou l’indifférence qui règnent. De plus, la société de consommation, avec sa pente individualiste, pousse aujourd’hui un certain nombre de ses membres à se promener constamment avec un baladeur aux oreilles ou à envoyer sans cesse des SMS sur leurs portables: beaux moyens de s’isoler ou de communiquer avec le monde entier sauf avec ceux qui sont en face de soi. On voit aussi un certain nombre de personnes se concentrer presque exclusivement sur les objets qu’elles veulent acquérir (écran plat, voiture, appartement,…) sans faire attention à ceux qui les entourent. Ainsi la sociabilité naturelle, celle qui naît spontanément dans les contacts quotidiens,  paraît menacée.

Je ne vais bien sûr pas fantasmer sur l' »heureux temps jadis » où, dans les communautés villageoises, on se tenait entre soi pendant cinq siècles avec cinq noms de famille, et où l’on parlait à peine à l’habitant de la vallée d’en face. Je suis un adepte résolu du métissage culturel et de l’ouverture aux différences source de dynamisme et de progrès. Mais je suis obligé de constater les problèmes nés de cette diminution de la sociabilité naturelle.

Les efforts pour combattre la solitude en laissant de côté la sociabilité naturelle me semblent insuffisants. Le repli sur la vie familiale, ainsi que la création de « tribus » de gens qui se ressemblent, sont des solutions, mais elles en laissent beaucoup à l’écart. Les moyens traditionnels de créer la sociabilité que sont les clubs sportifs et les sociétés de musique sont utiles, mais elles ne concernent que ceux qui s’intéressent à ces activités. Les associations, notamment de visiteurs bénévoles, qui se consacrent spécifiquement à la lutte contre l’isolement sont nécessaires, mais compter seulement sur elles, c’est se résigner à la perte d’un sentiment naturel qui ne doit pas disparaître. Ce sont encore souvent les cafés, les petits magasins de quartier, et les marchés, quand ils existent, qui permettent à tous d’entrer en relation en toute simplicité.

Mais il faut aller plus loin: les cafés ne sont sans doute pas les seuls lieux où la sociabilité quotidienne doit s’exprimer.

La sociabilité naturelle doit donc renaître. Il est surprenant d’avoir à penser qu’une tendance naturelle n’est plus évidente et qu’elle peut être difficile à rétablir.  En tout cas, on ne la fondera plus sur le fait qu’on se connaît depuis des générations et qu’on a la même vision du monde.  On la fera désormais reposer sur le fait qu’on vit en voisins dans le même lieu, et qu’on appartient à la même humanité. Comme l’écrivait Cicéron: « … en général, les hommes sont confiés par la nature les uns aux autres: par cela même qu’il est un homme, un homme ne doit pas être un étranger pour un homme. »

Je compte reparler de la sociabilité naturelle dans un prochain post.

nous vivons dans une société qui isole

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