John Lewis: une démocratie de 85000 employés

Posted on 16 mars 2013

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3ème plus grande entreprise privée selon le Times en 2008, 27 grands magasins et 170 supermarchés dans toute la Grande-Bretagne, près de 85000  salariés, chiffre d’affaires de 9,5 milliards de livres, voilà quelques informations sur les magasins John Lewis et les supermarchés Waitrose.

Rien d’étonnant et tout de très capitaliste jusqu’ici:

Ces entreprises sont pourtant, et c’est plus étonnant et plus réjouissant, des coopératives propriété de leurs salariés, avec comme raison sociale John Lewis Partnership Limited. Les magasins se sont développés à partir de l’entreprise de John Lewis, un patron autoritaire.

Le statut coopératif est dû aux décisions du fils de John Lewis, Spedan Lewis (1885-1963). Son père en 1905 le nomma directeur du magasin Peter Jones qu’il avait acheté. A cette époque, Spedan Lewis réalisa que les salaires de son père, de son frère ainsi que le sien propre équivalaient à la somme des salaires de tous les salariés de l’entreprise. Le magasin Peter Jones n’était par ailleurs pas rentable et en 1914 son père lui donna le contrôle complet de l’affaire. Je traduis ici Wikipedia anglais, art. John Lewis:  « … il estima que le problème sous-jacent était que les employés n’avaient pas de motivation à faire un bon travail chaque jour parce que leurs propres intérêts ne s’accordaient pas avec ceux de l’entreprise. Il raccourcit le temps de travail quotidien et établit un système de commission pour chaque rayon, payant aux employés des montants basés sur le chiffre d’affaires. Il instaura une troisième semaine de congé payé chaque année. … Il commença la publication d’un journal bi-mensuel informant le personnel de la vie de l’entreprise… Il institua un conseil du personnel,  dont la première décision fut de payer les employés chaque semaine et non toutes les 4 semaines. »  L’entreprise fit ensuite de bonnes affaires. « L’idée radicale de Spedan Lewis était que les profits générés par l’entreprise ne devaient pas être payés seulement aux actionnaires, comme récompense de leur capital. Les actionnaires devaient recevoir un retour raisonnable mais limité, et le travail devait être le bénéficiaire du reste…. En 1920, Spedan commença à distribuer les premières parts aux employés, qui étaient maintenant appelés « partenaires ». »

En 1929, Spedan Lewis, qui avait aussi pris le contrôle des magasins paternels, transféra toutes les parts à  une nouvelle compagnie propriété des salariés, dirigée par des administrateurs appartenant à la famille Lewis. Spedan en échange ne demanda qu’une rente sur un prêt à l’entreprise qu’on lui verserait pendant 30 ans, et la présidence de l’entreprise.

Il mit en place une organisation démocratique.

Il y a des forums de discussion dans chaque succursale et un Conseil pour l’ensemble des magasins. Au sommet, il y a le Conseil du Partnership, « auquel les partenaires élisent au moins 80 % des 82 représentants », et qui traite des questions non-commerciales (telles les activités sociales…). Le Conseil du Partnership élit aussi 5 directeurs sur 12 dans le Bureau du Partnership , qui traite des questions commerciales.

Un des traits des magasins John Lewis et Waitrose les plus appréciés du personnel, ce sont les bonus touchés en fin d’année: en 2010 ils représentaient 18 % ou 9 semaines de salaire supplémentaire.

Mais les avantages ne sont pas seulement salariaux. Ainsi, pour les vacances, il existe des centres à disposition des salariés.

« Nicola McRoberts et son compagnon, Pedro Pereira, séjournent dans l’un des douze bungalows du domaine de Leckford, près de Stockbridge, dans le sud de l’Angleterre. Très prisés des jeunes familles, ces chalets en bois de deux ou trois chambres sont équipés de canapés en cuir et de draps de lit que les clients de John Lewis reconnaîtraient du premier coup d’œil. Nicola travaille au rayon papeterie du magasin de Welwyn [dans le sud-est de l’Angleterre] et Pedro est cuisinier chez Waitrose. Les cinq jours qu’ils ont réservés leur coûtent 176 livres [200 euros].

Le domaine de Leckford est une exploitation agricole en activité, explique son gérant, Malcolm Crabtree, assis au volant de sa Land Rover. Elle approvisionne les supermarchés Waitrose en farine pour le pain, en orge, en avoine pour les céréales, en poulets et en œufs fermiers, en lait bio, en pommes, en poires et en une multitude de champignons. Le domaine met également à la disposition des associés un parcours de golf neuf trous, un terrain de cricket, un terrain de boules, des courts de tennis, deux piscines et quelques-uns des plus beaux spots de pêche à la mouche du pays. »

http://www.courrierinternational.com/article/2010/05/20/au-bonheur-des-salaries

Voici aussi ce que disent des employés de l’esprit de la maison:

« Associée depuis cinq ans, Kirsty Reilly, du rayon mode féminine, évoque “la passion et l’attachement” qui résultent du fait que “l’on se sent impliqué, parce qu’on a tout intérêt à ce que la boutique tourne”. “Et, comme on est tous associés, on ne se tire pas dans les pattes. On se sent nettement plus motivés”, témoigne Beth Smith, du rayon revêtements de sol. Elle apprécie également le fait de travailler pour une entreprise qui “a une vision à long terme. Le but n’est pas de faire de l’argent au plus vite au détriment de valeurs plus nobles. L’avis des associés a vraiment du poids. Ce n’est pas qu’une façade : nous avons décidé que nous ne voulions pas travailler le lendemain de Noël [férié au Royaume-Uni], et nous n’avons pas travaillé.”

même site que les passages précédents.

Assurément Spedan Lewis ne voulait pas remettre en cause le capitalisme. Mais il voulait plus qu’augmenter l’efficacité économique de l’entreprise. Les magasins Lewis pensent au bonheur de leurs employés. Peu importe le nom qu’on lui donne: quand il vise à accroître le bonheur des travailleurs et à développer la démocratie, un système semble bien correspondre aux exigences du « dépassement du capitalisme ». Et en plus John Lewis apporte la nécessaire démonstration que le souci des travailleurs peut très bien rimer avec succès économique. John Lewis a établi dans les magasins ce que l’économiste français Charles Gide décrivait en 1923. « Puisque le contrat actuel (= privé) d’entreprise ne constitue qu’une forme d’association bâtarde, association de fait non de droit, association par nécessité, non par bonne volonté, ne peut-on espérer qu’elle fera place à une forme d’association libre et intégrale où chacun aurait la claire conscience qu’il est membre d’une oeuvre collective et la ferme volonté d’y coopérer ?/Sans doute, ce n’est pas impossible puisque cette forme-là est déjà réalisée dans l’association ouvrière de production. »

Les adversaires des coopératives objecteront peut-être que depuis quelques mois des luttes ont lieu avec raison à Londres où le personnel de nettoyage de John Lewis, engagé par une entreprise sous-traitante et qui n’est pas constitué de partenaires, est sous-payé. Cela prouve à coup sûr que John Lewis n’est pas parfait. Mais que peuvent répondre les glorificateurs du privé ? Préfèrent-ils une entreprise qui sous-paye du personnel sous-traitant alors que des dizaines de milliers d’employés connaissent de bonnes conditions de travail avec en plus la pratique de la démocratie, ou une entreprise qui sous-paye aussi du personnel sous-traitant alors que tous les autres employés ont de moins bonnes conditions de travail et ignorent la démocratie ? Laquelle des deux entreprises, à leur avis, a-t-elle besoin des réformes les plus importantes, et dans laquelle sera-t-il plus facile de les réaliser ?

Je renvoie les anglophones au site: http://www.johnlewispartnership.co.uk/

john_lewis_partnership_preview

image: http://vector.us/browse/50750/john_lewis_partnership

 

Annonce annuel des bonus dans un magasin de John Lewis Partnership

Annonce annuel des bonus dans un magasin de John Lewis Partnership

http://www.northamptonchron.co.uk/news/local/northampton-shop-workers-celebrate-a-bumper-bonus-1-4875220

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