La gauche et les droits humains

Posted on 10 avril 2013

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Ces dernières années la gauche modérée a de plus en plus tendance à se concentrer sur la défense des droits humains: droits des femmes, des minorités sexuelles, des migrant-e-s, lutte contre les discriminations. Elle rejoint dans ce combat les centristes et la droite de bonne volonté.

S’il est évident que la cause des droits humains est essentielle pour la gauche, il est aussi clair qu’une vraie gauche doit aborder cette question à sa manière, qui n’est pas celle du centre et de la droite de bonne volonté. La gauche doit toujours lier la question des droits humains au contexte économique et social dans lequel ils sont présents. Et dans notre société, derrière les droits humains, il y a toujours des rapports de force, des processus d’exploitation. Pour défendre les droits humains des femmes, des minorités sexuelles, des migrant-e-s, il faut toujours rattacher la lutte aux situations d’exploitation dans lesquelles, comme travailleurs-ses, les hommes comme les femmes, les hétérosexuels comme les homosexuels, les nationaux comme les étrangers sont pris. Et la lutte contre les discriminations doit s’accompagner d’une lutte pour l’amélioration de la situation de tou-te-s. Car à quoi sert-il d’être traité sans discrimination si c’est pour être mal payé, mal logé ou licencié à égalité avec les autres (ce qui risque d’arriver dans un monde de libre circulation des personnes où travailleurs étrangers et nationaux sont mis en concurrence avec souvent comme résultat une péjoration des conditions de travail pour tout le monde) ? Supprimer les discriminations sans travailler à la diminution de l’exploitation, n’est-ce pas  seulement lutter pour qu’il y ait des femmes, des personnes appartenant à des minorités ou des étrangers parmi les exploiteurs, n’est-ce pas seulement avancer dans le sens de l’égalité des chances capitaliste qui tolère l’injustice, une égalité qui concerne seulement la possibilité pour tou-te-s ou d’être dans les classes dominantes ou dans les classes dominées ? Il y a donc une manière propre à la gauche d’aborder les droits humains, une manière qui ne met pas seulement l’accent sur les droits individuels mais aussi sur les droits sociaux comme le droit au travail et le droit au logement.

Si la gauche, à l’image de la gauche modérée, se concentre sur les droits humains sans insister sur la dimension économique et sociale, elle donne l’impression à beaucoup qu’on ne s’occupe plus de leurs problèmes. Car, spécialement dans les milieux populaires, ce qui est souvent ressenti aujourd’hui c’est la menace du chômage, de la précarité, une dégradation des conditions de la vie ordinaire, une ambiance de compétition. Les droits humains et l’absence de discrimination ne sont pas perçus par nombre de personnes comme des problèmes qui les concernent. Ces personnes pensent alors que la gauche ne se bat plus pour elles, mais pour d’autres. Elles se sentent oubliées et ont alors tendance à croire aux discours de démagogues désignant les étrangers comme boucs émissaires. Bien sûr que ces discours sont faux, mais c’est le manque d’attention aux problèmes économiques et sociaux des gens qui en conduit certains à se fier à ces populistes, qui d’ailleurs, en rendant impossible ou difficile l’alliance de tous les travailleurs, servent les intérêts des patrons.

La gauche doit donc coupler sa lutte pour les droits humains avec une lutte pour le progrès social: que tous soient à égalité, non pour être        également maltraités, mais face aux droits d’une société dans laquelle  un travail épanouissant sera recherché, avec des revenus suffisants, des moyens d’intervention démocratiques pour les salarié-e-s, un cadre de vie agréable et une politique sociale digne de ce nom.

Les idées précédentes s’inspirent partiellement des idées autrement plus complexes d’un excellent philosophe français qui appelle actuellement la gauche (dont il voudrait qu’elle troque ce nom contre celui de socialisme) à mettre fin à sa concentration sur des droits humains libéraux et abstraits. Il s’agit de Jean-Claude Michéa qui poursuit depuis des années une réflexion critique incisive et stimulante sur les impasses de la gauche actuelle. Il a publié notamment: Impasse Adam Smith, Climats, 2002; « Champs », 2006, L’Empire du moindre mal, Climats, 2007, La Double Pensée, « Champs », 2009, Les Mystères de la Gauche, De l’idéal des Lumières au triomphe du capitalisme absolu, Climats, 2013.

On peut consulter sur le Web des vidéos qu’il a enregistrées, comme celle-ci:

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