Oskar Freysinger, la démocratie, lui-même et l’aide d’en-haut

Posted on 10 avril 2013

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Je voudrais faire encore quelques remarques suite à la brillante élection d’Oskar Freysinger au Conseil d’Etat valaisan.

Je passerai par-dessus l’affaire du drapeau impérial allemand qui a fait les gros titres de la presse il y a quelques jours. Je ne partage sans doute pas le sens esthétique d’Oskar Freysinger qui trouve beau un symbole nationaliste et militariste, mais chacun ses goûts et on ne peut guère en faire, me semble-t-il, une preuve de néo-nazisme. Ce que cet épisode montre, en revanche, c’est une nouvelle fois la convergence du désir d’O.F. de passer dans les médias et du désir des médias de toujours parler de lui, quelles qu’en soient les raisons.

Ce qui m’intéresse davantage, c’est l’interview de deux pages que le Matin Dimanche du 24 mars dernier consacre au mieux élu des Valaisans. Ce qui m’a frappé c’est une large, et entretenue, confusion entre la politique et ce qui ne l’est pas. Qu’Oskar Freysinger pratique avec délectation cette confusion avec la collaboration de la journaliste n’est pas de bon augure.

En effet le titre de l’article est politique. Même si ce qui intéresse le Matin Dimanche c’est de savoir comment la personnalité du nouvel élu gérera sa fonction, la première partie de l’interview contient des objectifs et des idées politiques. Il s’agit de quelques grands (et assez vagues) principes conservateurs (éducation stricte, femme ou homme (ou femme seulement) à la maison pour l’éducation des enfants, enseignants masculins pour les garçons), mais au moins ce sont encore des idées politiques.

Où tout dévie, pourtant, c’est quand on sort de la politique au profit de considérations tous azimuts, allant des sentiments à la mystique (« L’amour est plus fort que la mort », « J’ai appris à avancer en ne me reposant pas exclusivement sur l’intellect », « Tu ne peux pas t’ennuyer avec l’être humain »). Je n’ai rien à dire au fait que quelqu’un s’explique ainsi sur ses motivations, mais en quoi cela concerne-t-il le discours politique ?

On atteint un niveau encore plus problématique lors des références (également vagues) aux valeurs immuables et au Décalogue.  Y a-t-il des valeurs immuables confirmées par l’histoire ? S’il y en a quelles sont-elles ? A quel passage du Décalogue un politicien peut-il se référer ? Dans un Etat laïc, en tout cas pas au début (20.2 à 20.7) où il est question des rapports avec Dieu. Pour la suite, le texte biblique, comme tous les grands textes religieux, est sujet  à diverses interprétations. Sur le jour de repos, le nouveau magistrat s’opposera-t-il à toute ouverture de magasins ? Fera-t-il voter une loi pour punir l’adultère de prison ? Soutiendra-t-il les pacifistes qui ne veulent pas tuer même si leur patrie le commande ? Si l’on invoque la Bible, alors pourquoi ne pas considérer d’autres passages plus gênants pour les adeptes du parti d’O.F., celui-ci par exemple: Matthieu, 25, 35-36: « … j’étais sans asile, et vous m’avez accueilli; mal vêtu, et vous m’avez couvert; malade, et vous m’avez visité; j’étais en prison, et vous êtes venus à moi », ou celui-ci: Epître de saint Jacques, 5, 1-4: « Eh bien, maintenant, les riches ! Pleurez, hurlez sur les malheurs qui vont vous arriver. Votre richesse est pourrie, vos vêtements sont rongés par les vers….Voyez: le salaire dont vous avez frustré les ouvriers qui ont fauché vos champs, crie, et les clameurs des moissonneurs sont parvenues aux oreilles du Seigneur des Armées ». Il est très risqué, en politique, de lancer une OPA sur les grands textes religieux !

Mais le comble est bien sûr atteint dans la version UDC-valaisanne du « Gott mit uns », qui invoque une force supérieure pour expliquer le succès de la récente élection. Il faut citer in extenso: « Franchement, je me dis qu’il y a un Bon Dieu pour l’UDC en Valais. Quelque chose ou quelqu’un de bienveillant qui m’a aidé…. Oui, je pense que ça ne s’est pas fait tout seul. » On pouvait penser que Dieu n’intervenait pas dans la politique politicienne, détrompons-nous. On pouvait penser qu’éventuellement il ne soutiendrait pas le parti qui rejette l’étranger et prône l’égoïsme national et le repli sur soi, détrompons-nous aussi. On pouvait penser qu’il n’avait pas de raison particulière de soutenir O.F. plutôt que les candidats PDC, bons catholiques eux aussi, eh bien non. Il est beau d’avoir la confiance en soi d’un prophète, qui permet de penser que Dieu approuve tout ce qu’on fait (et de conclure d’une victoire électorale qu’elle tombe de la main du Créateur).

Ce qui m’a frappé, enfin, c’est la personnalisation. Le « je » intervient sans cesse dans ce texte. Dans les pays communistes, on exaltait des personnes en en faisant (bien à tort) des incarnations de l’idéal. Ici la personne, identique à ses idées, prend toute la place: « C’est une reconnaissance, une satisfaction d’avoir été compris ». En politique, la question est-elle que la personne soit comprise (et aimée) ou que ses idées soient suivies parce qu’elles correspondent à l’intérêt général ?

Que 57.000 de mes concitoyen-ne-s aient choisi un politicien qui s’exprime de façon si souvent déplacée, et quelles que soient ses qualités humaines, ne peut qu’éveiller l’inquiétude: se confier  à quelqu’un parce qu’il a l’air, peut-être avec l’aide d’en-haut, de nous comprendre, n’est pas un bon signe pour la démocratie.

La démocratie veut une assemblée de citoyens adultes, égaux et  raisonnables, et non le rassemblement d’une foule d’individus autour d’un leader censé résoudre tous les problèmes à leur place.

Oskar Freysinger est bien loin d’Eugene Debs, grand socialiste américain et plusieurs fois candidat à la présidence des Etats-Unis, qui en vrai démocrate dont nous devrions nous inspirer, disait (je traduis en omettant les références socialistes):

« Je ne suis pas un leader …; je ne veux pas que vous suiviez ou moi ou n’importe qui d’autre; si vous recherchez un Moïse pour vous conduire…,  vous resterez où vous êtes. Je ne vous conduirais pas dans la terre promise si je le pouvais, parce que si je vous  y conduisais, quelqu’un d’autre vous en ferait sortir. Vous devez utiliser vos têtes aussi bien que vos mains, et vous tirer vous-mêmes hors de votre condition présente. »  (source: Wikipedia, art. Eugene V. Debs)

La démocratie n'est pas la célébration d'un leader

La démocratie n’est pas la célébration d’un leader

image: http://lechapeauteur.unblog.fr/2012/09/17/haiti-une-nation-en-quete-de-democratie/

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