Pour l’emporter il faut le nombre

Posted on 22 décembre 2013

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On s’accordera à penser que le monde d’aujourd’hui est en fort mauvais état: environnement mis gravement en péril, crise économique profonde dans de nombreux pays, notamment en Europe, avec un chômage et une paupérisation massifs, exploitation sans limites des ressources des pays pauvres, corruption à grande échelle dans de nombreuses régions, dégradation des conditions de vie des milieux populaires et des classes moyennes partout, même dans les rares pays plus favorisés comme la Suisse, aggravation abyssale des inégalités avec le règne arrogant d’une petite oligarchie de financiers (ce qui s’appelle une « ploutocratie » ou pouvoir des riches), vastes systèmes non démocratiques comme l’OMC et l’UE paralysant l’initiative des peuples, collaboration des forces politiques influentes de tous bords pour empêcher tout vrai changement.

Mais ce qui ne peut que frapper d’étonnement, voire de stupeur, c’est que face à cela, les résistances sont presque partout faibles, quand ce n’est pas la passivité qui règne. Les organisations alternatives ont peine à se faire entendre, les partis politiques de la vraie gauche perdent en influence, les syndicats ont moins de membres (voir: http://stats.oecd.org/Index.aspx?DataSetCode=UN_DEN&Lang=fr), l’opinion dominante est à l’acceptation des choses comme elles sont. Les intellectuels critiques s’expriment et publient encore beaucoup, mais leurs voix semblent se perdre dans la stratosphère. Incriminer les déceptions nées de l’échec du socialisme réel au XXème siècle commence à être un peu court, car cela commence à dater et à ne plus avoir grand-chose à faire avec la situation actuelle, et les forces alternatives d’aujourd’hui ne ressemblent plus aux PC staliniens. Alors d’où peut bien venir cette passivité (ou du moins cette impuissance), véritable phénomène culturel ?

Qu’on me permette quelques remarques générales à mettre en discussion. Ce qui distingue la situation d’aujourd’hui de celle de la quasi-totalité du XXème siècle, c’est l’absence d’une force nombreuse capable de défendre ses intérêts et de mettre en route des changements importants, à travers des organisations, partis, syndicats et associations puissants et unis sur des objectifs clairs, ce qui manque aujourd’hui c’est le nombre, non seulement comme quantité, mais comme élément dynamique de la société capable de lui imposer une orientation (aujourd’hui la force apte à dicter l’agenda est la classe des financiers et des industriels convertis à leurs points de vue, servie par les politiciens au pouvoir). Le XXème siècle avait permis peu à peu l’organisation d’une nombreuse classe ouvrière, à travers les partis sociaux-démocrates et communistes, à travers les syndicats, à travers des associations à but social et culturel, à travers la gestion de municipalités, la participation au pouvoir d’Etat à certaines périodes, l’influence législative par une forte représentation dans les parlements. Les progrès sociaux des Etats-Unis sous F.D. Roosevelt reposent sur un processus de ce type; et c’est aussi par ce moyen que d’amples réformes égalitaires furent entreprises après 1945 dans presque tous les pays d’Europe occidentale. La mise en mouvement de forces progressistes importantes se produisit aussi à d’autres occasions, comme lors de la mobilisation des Afro-Américains et des Blancs progressistes pour obtenir, dans les années 1950-1960 la fin de la ségrégation aux Etats-Unis, ou lors de celle des étudiants, à l’effet plus limité, à la fin des années 1960. Après un sursaut altermondialiste qui n’a pu passer de la minorité militante à l’ensemble de la société, aujourd’hui, sauf en Amérique latine, il n’y a plus de mobilisation analogue.

La classe ouvrière est toujours numériquement forte. Mais sa physionomie a  considérablement changé avec la fermeture, les restructurations, les changements de propriétaires de nombreuses grandes entreprises, quand on n’anéantissait pas toute une filière comme celle du charbon en Grande-Bretagne. Un émiettement dans une foule de petites et moyennes entreprises, dans les domaines de la sous-traitance, des nouvelles technologies et des services, donna lieu à une grande diversité du salariat, avec une grande précarité pour certains, et en tout cas des statuts très inégaux supprimant le sens d’une destinée commune. La précarité s’accompagna souvent d’un accroissement du chômage, avec une augmentation de la marginalisation sociale, et parfois de la grande pauvreté. En tous cas, actuellement, un nombre élevé de personnes vivent en marge de la « cité », au sens d’une société à laquelle on pense pouvoir participer et sur la gestion de laquelle on pense pouvoir influer: travailleurs pauvres, chômeurs, étrangers qu’ils soient sans papiers, au bénéfice de permis temporaires, ou installés depuis longtemps, mais tous en tout cas privés de droits politiques. Avec de telles différences et un tel éclatement, avec tous ceux qui ne savent pas ou qui n’osent pas s’exprimer et s’organiser, les changements (sauf ceux pour les riches) sont au point mort. Hors classe ouvrière, les mobilisations peuvent parfois se faire plus efficacement concernant l’environnement, mais là aussi, il y a semble-t-il comme un essoufflement: en période de crise économique, l’urgence paraît moins grande du côté de l’environnement et l’on voit ici l’impasse de combats écologiques séparées des luttes sociales. Lorsque le mécontentement se manifeste, surtout ces derniers temps, il s’exprime fréquemment avec des relents de xénophobie et de fascisme qui, s’ils amenaient des changements, les amèneraient au bénéfice des dominants en tuant l’esprit critique et en faisant croire que les intérêts des pauvres sont identiques à ceux des riches.

La structure présente de la société n’est assurément pas propice à l’émergence d’une force capable d’imposer le changement à la ploutocratie, comme la classe ouvrière fut en mesure de l’imposer à l’oligarchie industrielle durant le XXème siècle. A moyen terme, on voit mal comment elle pourrait se constituer. Il ne faut cependant pas oublier qu’au début du XIXème siècle on se trouvait sans doute dans un contexte encore pire de dispersion et d’impuissance. Et pourtant par la suite, des organisations se sont progressivement établies dans tous les pays, la conscience de l’exploitation s’est peu à peu éveillée, des luttes persévérantes ont été entamées et plus de cent ans après des résultats non négligeables ont été atteints. La situation est de nos jours meilleure qu’à l’époque car les organisations existent: elles ont seulement été affaiblies, ayant parfois été dépassées par l’évolution du monde. Il est clair qu’il faut remobiliser ce grand nombre (d’ouvriers, de paysans, d’étudiants, d’étrangers) au moyen d’organisations à leur service, car le grand nombre est indispensable pour obtenir le changement, que ce soit dans le mouvement social (dans les entreprises ou dans la rue) ou lors d’élections ou de votations. Mais pour parvenir à ce résultat, il faut une volonté que seule la gauche de la gauche partage pour l’instant: dans la plupart des pays, les gestionnaires de la gauche modérée sont pour l’heure bien trop occupés à défendre leurs intérêts de caste ronronnante en s’arrangeant avec les riches pour rassembler une force suffisante en vue du changement (qui mettrait en danger leurs privilèges).

Qur faire alors ? En tout cas manifester et participer quand c’est possible à la vie politique en en montrant pourtant les limites dans le cadre actuel. Organiser, aussi, voilà un travail essentiel que je suis bien incapable de faire, mais pour lequel il existe des gens doués. Et bien sûr continuer d’écrire, d’exprimer des idées, de les diffuser, dans des journaux, dans des blogs, dans des interventions publiques, partout où c’est possible, en écho à des artistes et à des écrivains, car proposer des idées et encourager à l’action à travers des oeuvres d’art, c’est le nécessaire combat culturel pour amener un changement des mentalités ouvrant la porte au changement social en réveillant le goût de résister et d’agir pour améliorer le monde. Il y a tant de choses à faire (ici et à l’échelle du monde, car on ne saurait séparer notre sort de celui de tous les humains), tant de forces à mettre en mouvement, tant de personnes capables de le faire; mais pour retrouver le chemin d’une large mobilisation, il faut face à ce grand travail une nouvelle motivation, au-delà des cercles habituels des militants, une nouvelle motivation qui naîtra aussi d’un combat culturel (par les idées, les livres, les films, les chansons,…), pour une façon différente de sentir et de penser.

images:  poissons: – http://www.inovrh.fr

groupe de travailleurs: –  unde-uedn.com

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