La réussite suisse: quelle réussite ?

Posted on 18 janvier 2014

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Dans le MatinDimanche du 12 janvier 2014, un intéressant article d’opinion du géographe Pierre Dessemontet argumente contre l’initiative UDC sur l’immigration de masse en montrant le lien entre l’augmentation de la population suisse et la prospérité du pays.

On ne peut qu’approuver le propos de l’auteur qui voit dans l’attractivité économique de la Suisse une cause de l’arrivée de nombreux immigrants qui ne s’installent que parce qu’ils trouvent du travail. En renvoyer une partie serait dans ces conditions nous priver de travailleurs dont nous avons besoin.

Mais dans son article, la présentation des résultats de la Statistique structurelle des entreprises 2011 fournie par l’Office fédéral de la statistique est ce qui me semble le plus instructif. Elle apporte des éléments de réponse à la question: « Pourquoi la Suisse est-elle si prospère ? » et permet une esquisse de réflexion à plus long terme sur l’avenir de notre économie.

Ainsi on apprend que de 2005, date d’entrée en vigueur complète des bilatérales, et 2011, la Suisse a gagné près de 400.000 emplois. On peut ainsi constater une relation entre la prospérité et l’intégration sans appartenace de la Confédération à l’UE. Le fait de n’avoir pas adhéré aux institutions européennes tout en profitant d’une partie de leurs mécanismes apparaît ici comme un facteur favorable au moment où le continent s’enfonce dans les difficultés.

Quand on passe aux secteurs en croissance, on apprend que quatre secteurs ont connu l’essentiel de cette croissance: ce qui est lié à la finance et au négoce, les hautes technologies, les services de support comme la sécurité ou personnels comme la restauration, et enfin  les secteurs de la santé et du social. Que la Suisse soit prospère de cette façon est assurément à court terme une chose appréciable, mais il faut quand même s’interroger.

Si 100.000 nouveaux emplois concernent la finance et le négoce, cela signifie que notre pays fonctionne toujours largement sur les capitaux étrangers et les ressources exploitées ailleurs, ceci en général au bénéfice de diverses oligarchies et aux dépens des populations locales, et qu’elle continue de jouer un rôle clé dans le fonctionnement du système néolibéral destructeur d’humanité et d’environnement. Y a-t-il de quoi s’en réjouir ?

Pour les  80.000 emplois nouveaux des hautes technologies, si certaines sont certainement très utiles, il en est aussi passablement qui apparaissent surtout pour créer de nouveaux marchés embrigadant des millions de consommateurs-trices davantage au service de la maximisation des profits que de leurs propres intérêts. Pensons à tout ce qui concerne aujourd’hui la communication. Est-ce à ce type de développement économique qu’il faut sans discernement être heureux de participer ?

Il est bon que plus de 100.000 emplois supplémentaires moins qualifiés dans les services de support et les services personnels soient créés. Mais on doit relativiser la satisfaction quand les services de sécurité et les services d’entretien sont recrutés pour s’occuper des immenses buildings où la finance parasitaire développe ses activités. Et l’on aimerait aussi que les services personnels puissent s’adresser à d’autres personnes que celles qui oeuvrent dans les « secteurs les plus mondialisés » dont parle Pierre Dessemontet.

Pour les 80.000 emplois gagnés dans la santé et le social, mis par l’auteur en relation avec le vieillissement de la population, on ne peut qu’en saluer l’utilité. L’aide apportée aux personnes âgées est indispensable. Mais on peut aussi remarquer que le social travaille fréquemment pour colmater des brèches que le système actuel engendre et auxquelles il vaudrait mieux remédier autrement (notamment par un temps de travail réduit et un mode de vie plus paisible).

L’auteur relève aussi que la prospérité a son siège principalement dans les régions urbaines, les régions périphériques étant semble-t-il vouées aux bienfaits de la péréquation.

Inutile de dire que je n’atteindrai pas le niveau d’enthousiasme de Pierre Dessemontet face à notre prospérité « miraculeuse ».

A l’aube d’une période où il faudra sans doute nécessairement revoir notre mode de développement, à l’heure aussi où dans un monde aux inégalités abyssales ceux qui ont le sens du bonheur humain et de la justice ne peuvent que lutter pour une meilleure redistribution dans chaque pays et aussi entre les pays, la Suisse paraît bien inconsciente, comme les deux singes dont l’un se couvre les yeux et l’autre se bouche les oreilles. Elle est comme si, au dernier étage d’un grand immeuble branlant que des charges supplémentaires mettraient en danger, elle continuait d’accumuler de lourds trésors dans son appartement préservé, célébrant en effet en solitaire le « miracle » dont elle bénéficie.

Quand je vois que Pierre Dessemontet est socialiste, je constate une nouvelle fois que la social-démocratie, à travers pas mal de ses membres dits pragmatiques, a totalement oublié la raison pour laquelle elle avait été fondée: créer une collectivité d’êtres humains solidaires en quête d’une vie heureuse, pas seulement par les banques et les nouvelles technologies !

Les Trois Singes qui ne veulent rien savoir

Les Trois Singes qui ne veulent rien savoir

image: http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Three_Wise_Monkeys,Tosho-gu_Shrine.JPG

Auteur: Michael Maggs

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