Alain Soral, un agitateur à la renommée imméritée

Posted on 5 mars 2014

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A des jeunes qui trouvent qu’Alain Soral dit la vérité que l’élite veut cacher.

Si je parle d’Alain Soral, c’est d’une part  parce qu’il est l’associé intellectuel du bien connu Dieudonné. Mais c’est aussi surtout parce que j’ai appris que des jeunes s’intéressaient à ses vidéos et qu’ils trouvaient qu’il avait raison sur beaucoup de points. Alors ma conscience de professeur de philosophie se réveille et me dit que, quelle que soit l’audience que je peux avoir, je me dois de réagir.

Rien de mieux à mon sens pour tenter de mettre au clair les idées de Soral que d’écouter une interview dont je donne le lien et que je commenterai.

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New ! 23 Jan 2014 Interview d’Alain Soral par Claudio Marsilio

Ce qui frappe dans un tel discours, c’est la quantité de mauvais  procédés de pensée qui s’y rencontrent. L’auteur travaille par association d’idées, la plupart étant des pétitions de principe (affirmations qui ne sont absolument pas justifiées), tirant toute leur origine de la pétition de principe pour lui fondamentale du complot juif. A partir de là, il tire comme d’un écheveau autant de conclusions qu’il est requis pour correspondre à sa vision mythologique (ou plutôt fantasmagorique) des choses. On apprend en une heure, sans pouvoir reprendre son souffle, que les Juifs ont décidé de dominer le monde, qu’ils ont mis en place pour cela la domination du système bancaire et la mondialisation, qu’ils ont noyauté presque tous les gouvernements du monde, et spécialement le gouvernement français, tout cela pour détruire les peuples par la désindustrialisation et l’immigration, et pour détruire la civilisation occidentale chrétienne par le mariage pour tous assimilé à une vaste démarche pédophile, tout cela expliquant bien sûr l’instauration progressive d’un régime policier réprimant les rares dissidents comme Dieudonné et lui-même. On ne peut certes pas reprocher au maître penseur de ne pas être systématique ! Tout aussi peu fondées sont les affirmations sur les extraordinaires caractéristiques du peuple français chargé de la mission de montrer l’exemple aux autres peuples, les comparaisons hasardeuses entre l’Europe actuelle et la fin de l’URSS, l’assimilation de Mai 68 à une entreprise libérale, l’évocation d’une dictature du lobby homosexuel (qu’il ne peut s’empêcher d’accompagner d’une insulte, l’insulte étant aussi un procédé rhétorique malhonnête). On constate aussi de fausses conclusions (d’une affirmation à une conclusion qu’elle n’implique pas), comme lorsqu’il tire du fait qu’Arlette Laguiller travaillait dans une banque la conclusion plutôt cocasse que Lutte ouvrière apportait son soutien au capitalisme bancaire.

Cette accumulation qui en plus d’être indigeste, ne peut être qu’invraisemblable, est censée passer la rampe: c’est qu’ici le théoricien utilise l’attitude de souveraine assurance propre aux habitués de la pétition de principe, qui leur permet d’avancer presque n’importe quoi sans qu’on puisse répondre. Je défie l’auditeur de trouver un argument valable dans l’interview justifiant clairement ce qui est asséné. Chez lui en plus le débit est extrêmement rapide et il est souvent difficile de suivre précisément le cours de la pensée: si on l’écoute avec un préjugé positif, on sera comme assommé sous d’apparentes évidences (la Shoah est la religion du mondialisme, par exemple, mais dites-moi si cela a le moindre sens: à quoi sert-il de dire que l’holocauste du peuple juif est un événement sacré si on veut dominer le monde ?, de même quand il dit que les sionistes, pour dominer le monde, veulent empêcher toute critique d’Israël: franchement, si l’on a les moyens de contrôler le monde entier, à quoi sert-il d’empêcher qu’on critique un petit pays du Proche-Orient même peuplé de corréligionnaires ?)

Soral fait fréquemment référence aux poursuites et attaques dont il est l’objet (et il profite de faire l’article pour ses livres). Il en fait une preuve de la thèse complotiste qu’il avance: pourquoi le persécuterait-on s’il ne disait pas la vérité ? Cet argument est tout à fait spécieux. Si ce que l’on dit de faux tombe sous le coup de la loi, on est autant poursuivi que si l’on dit la vérité. D’autre part, contrairement aux dires des adeptes de la liberté d’expression « surtout contre les Juifs », on peut tout à fait être antisioniste (je le suis radicalement), sans être du tout antisémite (aucune loi n’interdit de dire haut et fort que la politique du gouvernement israélien dans les colonies est inacceptable et que ces territoires appartiennent aux Palestiniens; il est en effet clair que les mauvais traitements infligés aux Palestiniens par le gouvernement israélien n’ont rien de particulièrement juif, mais tout à voir avec l’esprit de conquête et de domination que d’innombrables peuples ont manifesté dans l’histoire, comme les Anglais en Irlande et les Français en Algérie). De fait, sincères ou non, les Soral et les Dieudonné ont en réalité trouvé un bon filon pour faire parler d’eux, et ils ne font aucun début d’effort pour distinguer antisionisme et antisémitisme.

Un dernier point est à signaler: Alain Soral affirme que le grand problème est celui de l’inégalité entre le Nord et le Sud, entre l’oligarchie et le peuple, et il invoque même la lutte des classes (il fut je crois un temps communiste, mais il n’a vraisembablement pas appris grand-chose au parti). Il est pourtant bien court au moment d’apporter des solutions. Comme tout bon théoricien d’extrême-droite, il se contente de désigner un bouc émissaire international, les Juifs sionistes, précipitamment identifiés à l’oligarchie. Il préconise la construction d’une contre-société productive condamnant l’oligarchie parasitaire à disparaître. Il ne dit pas un mot du système capitaliste qui fonctionne avec une immense majorité de banquiers et de chefs d’entreprises qui n’ont rien de juif (alors que l’esprit capitaliste, né en Angleterre de propriétaires terriens et de bourgeois tout ce qu’il y a de plus anglais, s’est plus ou moins glissé subrepticement dans tous nos esprits de Non-Juifs et de Juifs !) . Il confond allègrement l’attrait quasiment  universel pour l’enrichissement maximal avec une caractéristique du peuple juif. On reconnaît ici la vieille tactique réactionnaire qui consiste à faire croire aux salariés que l’adversaire social n’est pas le capitaliste mais le membre d’une race ou d’un groupe minoritaire accusé de tous les défauts. Notre auteur se bat ainsi pour les intérêts d’un capitalisme national en lutte contre d’autres capitalismes nationaux. C’est cela qui valut à Mussolini et à Hitler le soutien des classes dominantes, et ceux qui veulent plus de justice et d’égalité, sans obscurantisme ni racisme, ne peuvent l’accepter.

Le but de Soral semble bien être de favoriser, en France et ailleurs, l’instauration de régimes nationalistes et xénophobes, sans doute autoritaires et assurément rétrogrades (une sorte de retour au début du XXème siècle). Il essaie d’amener à l’extrême-droite l’appui d’une partie des musulmans qui peuvent se reconnaître dans le sexisme et la rigidité morale des partisans nostalgiques de la civilisation occidentale (médiévale), et bien sûr dans l’hostilité aux Juifs quand on les a identifiés à Israël.

J’ose espérer que les jeunes ne se laisseront pas prendre longtemps aux douteuses manipulations d’Alain Soral, gourou viril à la fois crépusculaire et rassurant, mais bien piètre messager d’un monde plus juste et plus égalitaire, au Nord comme au Sud.

 

Ce n'est pas Alain Soral qui sauvera la civilisation

Ce n’est pas Alain Soral qui sauvera la civilisation

image: http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Soral_Lyon.jpg

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