Les premiers socialistes fabiens

Posted on 21 mai 2014

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Je voudrais dire quelques mots d’un courant important du socialisme anglais: le socialisme fabien.

A la fin du XIXème siècle, l’Angleterre connaît une crise économique sérieuse. Le chômage est important. En même temps, des réformes sont acceptées par les grands partis bourgeois. Le mouvement socialiste s’affirme aussi.

Au sein de ce mouvement socialiste naît en 1884 la Société Fabienne (Fabian Society). Son nom est emprunté au général romain Fabius Cunctator: dans sa lutte contre Hannibal, il savait attendre patiemment que vienne le bon moment pour frapper et vaincre. La Société était composée d’intellectuels brillants issus des classes moyennes, tels Sidney et Beatrice Webb, George Bernard Shaw et Annie Besant. Ils se concevaient comme un groupe d’enseignants, répandant la doctrine socialiste à travers de nombreuses conférences (plus de 700 entre le début 1888 et le début 1889) et de multiples tracts, ce qui était la méthode du grand socialiste utopique Owen. En 1889, parurent les célèbres « Essais Fabiens », sorte de manifeste qui eut pendant des décennies un succès retentissant.

Les fabiens défendaient une vision anglaise originale du socialisme. Elle se réclamait de J.S. Mill et de la recherche du bonheur du plus grand nombre. Elle considérait que le socialisme était le fruit d’une évolution naturelle, et que son établissement devait être progressif, démocratique et sans rupture. Inutile de brusquer les choses, au risque de tout dérégler pour le plus grand malheur de la société ! Cette patience explique la référence à Fabius. Les fabiens estimaient d’ailleurs qu’à leur époque toute la société anglaise devenait bon gré mal gré socialiste. A l’origine, ils pensaient qu’un parti ouvrier n’était même pas nécessaire (ils changèrent d’idée par la suite).

Le socialisme des fabiens n’en est pas moins exigeant. Il est collectiviste, mais aussi étatiste, car l’Etat est le seul représentant et le seul administrateur du peuple. Pourtant, l’Etat, pour eux, ce n’est pas seulement l’Etat central, mais ce sont tout particulièrement les pouvoirs municipaux, qui venaient à l’époque de recevoir une véritable autonomie. Pour les fabiens, le collectivisme doit s’installer au niveau requis par l’efficacité. C’est aux administrations communales que doivent naturellement revenir les fermes, les tramways, les « services industriels » et les petites industries satisfaisant les multiples besoins locaux. Mais c’est naturellement à l’Etat central que reviendront la poste, les chemins de fer, les grandes industries et les mines.

Notons qu’en vertu du caractère progressif du changement, aucune loi n’interdira, sauf dans le cas des monopoles nécessaires, l’existence d’un secteur privé. Au départ, l’Etat n’engagera que les chômeurs et fera en sorte de ne pas leur faire des conditions trop favorables. Mais peu à peu, les avantages de l’entreprise publique seront si évidents, avec notamment la meilleure qualité de vie née de la fin de la compétition, que le secteur privé, personne ne s’intéressant plus à lui, disparaîtra. Les fabiens ne pensaient pas qu’un manque de motivation s’ensuivrait: d’abord l’obligation du travail subsisterait, il serait plus agréable, mieux payé et ne serait plus accompli pour d’autres, enfin, il permettrait l’expression de motivations non égoïstes élevées, développées par l’éducation.

Mettant en avant le caractère spirituel du socialisme, Hubert Bland écrivait: « Les anges sont de notre côté ».

Mais cet enthousiasme n’en est pas moins respectueux de la liberté individuelle et de la sphère privée: la vie communautaire sera seulement encouragée, les maisons familiales continueront d’exister, les salaires permettront des dépenses librement choisies, alors que la publication de livres et de journaux de toutes opinions sera garantie. Pas de place ici pour le totalitarisme !

La Société fabienne joua un rôle essentiel dans la constitution et les succès du Parti travailliste durant le XXème siècle. Si la Société avait besoin d’un parti actif pour la concrétisation de ses idées, le parti avait besoin d’un groupe de réflexion pour préciser sa conception du monde: c’est ainsi une remarquable complémentarité qui exista entre les deux, au plus grand bénéfice d’un vrai socialisme démocratique.

A l’heure où se fait sentir le besoin d’une renaissance du socialisme avec un programme nouveau, les idées fabiennes ont un intérêt certain. L’hostilité des fabiens aux coopératives au nom d’un étatisme excessif est assurément négatif. Mais quand on débat de la relocalisation de certaines activités, la distinction fabienne entre ce qui doit se faire au niveau local (notamment les activités agricoles) et ce qui doit être géré à un niveau supérieur (comme la poste et les chemins de fer), est particulièrement intéressante. Ce programme laissant subsister des entreprises privées tout en favorisant un secteur collectivisé est aussi adapté à une période qui tient à ne pas tirer un trait sur les avantages de l’économie privée en terme de dynamisme. L’attachement aux libertés individuelles et au besoin d’autonomie et d’originalité des êtres humains apparaît aussi comme un garde-fou de première importance contre les tentations totalitaires d’un collectivisme exagéré. La stratégie de conquête progressive et pacifique du pouvoir ne peut être qu’approuvée, et l’idée d’attendre le bon moment pour frapper et vaincre, évoquant le « kairos » des Grecs, est sans doute très parlant pour notre période instable et confuse, dans laquelle se font entendre bien des signes contradictoires.

 

George Bernard Shaw

George Bernard Shaw

image: Wikimedia Commons

 

La cause du travail est l'espoir du monde

La cause du travail est l’espoir du monde

image: http://www.youngfabians.org.uk

 

 

 

 

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