Pete Seeger: un chant collectif

Posted on 26 juin 2014

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« Puisse le monde aller bien
Aller bien, aller bien,
Puisse le monde aller bien
Quand je suis loin d’ici »
Well may the world go
(paroles et musique de Pete Seeger)

La mort de Pete Seeger, le grand maître du folk américain, au mois de janvier dernier, constitue une grande perte pour la musique, mais aussi pour le mouvement progressiste. En effet, en plus de 70 ans de carrière, Pete Seeger n’a pas cessé un instant de lier chanson et lutte, certain que la musique était un des moyens les plus efficaces de transformation des esprits et du monde.
Je ne vais pas revenir sur sa biographie (elle est évoquée dans un post paru dans ce blog: https://lib54.wordpress.com/2014/02/15/hommage-a-pete-seeger-1919-2014/). Par contre, un voyage à travers les chansons et les thèmes abordés dans son oeuvre sera je crois une bonne manière de compléter les hommages qui lui ont été rendus et permettra quelques remarques sur la nature de son art. J’ai souvent utilisé les traductions de chansons qui figurent dans la biographie en français, Pete Seeger, un siècle en chansons, d’Etienne Bours. Pour le reste, j’ai effectué moi-même les traductions (je signalerai mes traductions par un astérisque à la fin des extraits), et j’indiquerai d’un (G) la traduction de Graeme Allwright.

Commençons par diviser la carrière de Pete Seeger, né en 1919, en trois périodes. Au départ (début des années 1940). il appartient, avec notamment Woody Guthrie, au groupe des Almanac Singers. De la fin des années 1940 à la fin des années 1950, il connaît un grand succès avec le groupe des Weavers. Et dès la fin des années 1950, il entame une carrière de soliste jusqu’à ses derniers jours, ce qui ne l’empêchera pas de monter sur scène avec un grand nombre de musiciens folk.

L’esprit de la musique de Pete Seeger possède la caractéristique d’être comme un ensemble d’éléments d’un grand chant collectif appartenant à l’humanité tout entière. Il était auteur-compositeur-interprète. Mais il a aussi souvent puisé dans la tradition américaine (ses American Favorite Ballads rassemblent plus de 100 chansons traditionnelles, dont House Carpenter, Barbara Allen ou House of Rising Sun) comme dans le patrimoine d’autres pays (Guantanamera vient de Cuba, Wimoweh vient du chanteur sud-africain Solomon Linda, il chante des chansons républicaines espagnoles). Il s’est fondé sur la tradition en la modifiant (je dirai quelques mots plus loin sur son rapport à la musique religieuse américaine). Il a chanté des compositions d’autres musiciens (Tom Paxton (What Did You Learn in School ?), Bob Dylan (Paths of Victory), Malvina Reynolds (Little Boxes)), et il a fréquemment composé en collaboration avec d’autres (notamment avec Lee Hays, membre des Weavers). Quand on sait qu’en plus il faisait en sorte que le public chante avec lui et que son chant serve de point de départ à une vaste et fervente interprétation communautaire, on voit clairement qu’il concevait son travail comme la participation à une oeuvre commune.

Pete Seeger aura abordé quasiment tous les thèmes des luttes progressistes. Avec les Almanac Singers il interprète le répertoire syndicaliste américain. Avec une chanson d’Aunt Molly Jackson et Jim Garland, chanteurs militants du Kentucky, The Death of Harry Simms, il raconte la mort d’un jeune syndicaliste assassiné en voulant organiser les mineurs: « Harry Simms marchait le long des rails/Par ce beau jour ensoleillé./C’était un jeune homme courageux,/Ses pas étaient gais et légers;/Il ne savait pas que les hommes de main/Etaient cachés sur les côtés/Pour tuer notre jeune héros/Par ce beau jour ensoleillé./…/Harry Simms fut tué à Brush Creek/En mille neuf cent trente deux;/Il organisait les mineurs/ Dans les rangs du NMU;/Il donna sa vie en luttant/Il a fait tout ce qu’il a pu;/Il est mort pour le syndicat,/Il est mort pour moi et pour vous. » * Il appelle à l’organisation à travers la belle chanson de Florence Reece, fille et femme de mineurs, dans Which Side Are you on ?: « On dit que dans le comté de Harlan/Personne ne peut être neutre;/Ou bien tu seras un syndicaliste,/Ou bien un bandit pour J.H. Blair (le patron de la mine)/De quel côté es-tu ?/De quel côté es-tu ?…./Ne fais pas le « jaune » pour les patrons,/N’écoute pas leurs mensonges./Pour nous les pauvres il n’y a pas d’issue/Sans organisation. » * Le même message, avec des conseils pratiques, anime Talking Union, écrite avec d’autres membres des Almanac Singers: « Bon, si vous voulez un meilleur salaire,…/Vous devez parler aux autres travailleurs de votre boîte/Vous devez créer un syndicat, et le faire puissant/Mais si vous vous serrez les coudes, les gars, ce ne sera pas long/Vous obtiendrez des horaires plus courts, de meilleures conditions de travail,/Des congés payés. Et vous amènerez vos enfants sur la côte. »

Le thème de la paix est aussi central. Avant la rupture du pacte germano-soviétique, Pete Seeger et les Almanac Singers refusent toute guerre en montrant l’absurdité de la mort des jeunes sur les champs de bataille (The Strange Death of John Doe, écrite par Millard Lampell): « Je vais vous chanter une chanson elle ne sera pas longue,/Elle est sur un jeune homme qui n’a rien fait de mal./Soudain il est mort un jour/…/Et ses yeux étaient fermés et son coeur était froid./Il n’y a qu’un indice pour comprendre sa mort:/Une baïonnette à son côté. » * Par la suite, le groupe s’engagera dans la lutte contre le fascisme (Dear Mr. President, écrite par Seeger): « Monsieur le Président, nous n’avons pas toujours été d’accord dans le passé, je sais,/Mais ça n’a aucune importance maintenant/Ce qui importe c’est ce que nous avons à faire/Nous devons battre Monsieur Hitler et jusque là/Toutes les autres tâches peuvent attendre/En d’autres termes, en premier lieu nous devons faire la peau à un putois. » Mais face à d’autres guerres, Pete Seeger défendra de nouveau la cause de la paix. Dans le magnifique Where Have All The Flowers Gone ?, Seeger s’inspire d’un passage du Don paisible, roman soviétique de Mikhaïl Cholokhov: « Où sont passées toutes les fleurs, cela fait longtemps ?/Où sont passées toutes les fleurs, depuis longtemps ?/…/Les filles les ont toutes cueillies./…/Où sont allées toutes les filles, cela fait longtemps ?/Où sont allées toutes les filles, depuis longtemps ?/…/Elles ont toutes pris un mari./…/Où sont allés tous les jeunes hommes, cela fait longtemps ? Où sont allés tous les jeunes hommes, depuis longtemps ?/…/Ils sont tous en uniforme./.… » * Dans Bring ’em Home (paroles et musique de Pete Seeger), il demandait le retrait des soldats du Vietnam: « Si vous aimez l’Oncle Sam,/Faites-les rentrer faites-les rentrer./Soutenez nos enfants au Vietnam,/Faites-les rentrer faites-les rentrer. » * Quant au puissant Waist Deep in the Big Muddy (paroles et musique de Pete Seeger), il montre un résultat tragique d’aveuglement militaire: « On avait d’la flotte jusqu’aux g’noux/Et le vieux con a dit d’avancer/…/Dans la nuit, soudain, un cri jaillit/Suivi d’un sinistre glou-glou/Et la casquette du capitaine/Flottait à côté de nous/…/Le lendemain, on a trouvé son corps/Enfoncé dans les sables mouvants/Il s’était trompé de cinq cents mètres/Sur le chemin qui mène au camp/Un affluent se jetait dans le fleuve/Où il croyait la terre tout près/On a eu d’la chance de s’en tirer/Quand le vieux con a dit d’avancer/…. » (G)

Victime du maccarthysme, Pete Seeger a aussi chanté pour la liberté d’expression et pour l’idéal démocratique américain. Wasn’t That a Time est une belle chanson de Lee Hays et Walter Lownenfels: « Des braves moururent à Gettysburg/Dans des tombes ils sont couchés,/Mais ils y ont repoussé l’esclavage,/Et leur foi y fut sauvée./N’était-ce pas un temps, n’était-ce pas un temps,/Un temps pour tester l’âme humaine,/N’était-ce pas un terrible temps ?/Les fascistes vinrent avec leur guerre/Pour que la haine nous tienne enchaînés./Et bien des hommes ont lutté sont morts/Pour sauver la foi menacée./…/Et maintenant des fous reviennent,/Pour que notre victoire soit effacée./Il n’y a pas de victoire dans un pays/Où les hommes libres sont emprisonnés. » *

Un autre combat de Seeger fut la lutte pour les droits civiques, exprimée par le célèbre We Shall Overcome, tiré d’un vieux gospel intitulé I’ll Overcome Someday: « Nous l’emporterons/Nous l’emporterons/Nous l’emporterons, un jour./Tout au fond de mon coeur/J’en suis certain/Nous l’emporterons, un jour. » *
Il n’est pas étonnant que Seeger ait aussi chanté contre toutes les formes de racisme et d’intolérance, au nom du perpétuel métissage qui est d’abord une donnée historique et ensuite une richesse pour ceux que l’étroitesse d’esprit n’aveugle pas. Ainsi All Mixed up (paroles et musique de Pete Seeger) constate: « Vous savez cette langue que nous parlons,/Est en parties allemande, latine et grecque/Celtique et arabe toutes mêlées/…/Tout cela me dit que ça va continuer./…/Il n’y avait pas d’Irlandais roux/Avant que les Vikings viennent en Irlande/Combien de Romains avaient des boucles noires/Avant d’avoir des esclaves africains ?/…/Les vents mêlent la poussière de tous les pays,/Les femmes et les hommes le font aussi…. » *

La fin du XXème siècle, avec les signes évidents de dégradation environnementale, ne pouvait que susciter l’engagement du grand chanteur contre la pollution et la société de croissance. ll chante pour l’Hudson qu’il aime et dont il voit les eaux salies (Sailing up my Dirty Stream, paroles et musique de Pete Seeger): « En remontant mon sale cours d’eau/Je l’aime toujours et j’entretiens le rêve/Qu’un jour, quoi que sans doute pas cette année/Mon fleuve Hudson aura de nouveau les eaux claires. » Et dans un un couplet ajouté par Seeger et Mike Agranoff à la chanson Garbage écrite par Bill Steele, on trouve ces paroles: « Dans l’usine de Monsieur Thompson/Ils fabriquent des sapins de Noël en plastique/…/Le plastique est mélangé dans des cuves géantes/…/ Et si vous posez la moindre question, ils disent/ »quoi, vous ne voyez pas que c’est absolument nécessaire pour l’économie »/Les ordures les ordures,/Leurs stocks et leurs dépôts, que des ordures ». Et Arrange and re-arrange (paroles et musique de Pete Seeger) offre un beau plaidoyer décroissant: « Peut-être que le plus grand changement va venir/Quand nous ne devrons pas changer trop/Quand les enragés crient qu’il faut croître, croître, croître/Nous pouvons choisir d’être petits/Le mot-clé pourrait être petit/…. »

Pete Seeger, enfin, c’est le porte-voix de toutes les luttes pour un monde plus heureux, quels que soient les difficultés et les échecs momentanés. Ecrite avec Lee Hays pour soutenir les dirigeants du PC américain alors en procès, If I Had a Hammer (paroles de Lee Hays, musique de Pete Seeger) est bien un hymne universel de résistance et d’espoir:: « Alors j’ai un marteau/J’ai une cloche/Et j’ai une chanson à chanter/Partout dans ce pays/C’est le marteau de la justice/C’est la cloche de la liberté/C’est la chanson sur l’amour entre mes frères et mes soeurs/Partout dans ce pays. » *

Ses chansons de lutte proviennent parfois du répertoire religieux dont il modifie les paroles. Ainsi I Shall not be Moved, est un negro spiritual enregistré notamment par Mississipi John Hurt, avec ces paroles: « Je ne serai pas, je ne serai pas ébranlé/…/ Juste comme un arbre arrosé d’eau/Je ne serai pas ébranlé/Je suis sur le chemin du ciel, je ne serai pas ébranlé/…/O prédicateur, je ne serai pas ébranlé/…/Je suis sanctifié et saint, je ne serai pas ébranlé/.… » * Pete Seeger le chante sous le titre We Shall not Be Moved avec d’autres paroles: « Nous ne serons pas, nous ne serons pas ébranlés/…/Juste comme un arbre arrosé d’eau/Nous ne serons pas ébranlés/Jeunes et vieux unis, nous ne serons pas ébranlés/…/Femmes hommes unis, nous ne serons pas ébranlés/…/Villes campagnes unies, nous ne serons pas ébranlés/./Oui, hétéros et gays, nous ne serons pas ébranlés/.… » * Dans le cadre de la lutte pour les droits civiques, il chante Hold On, une ancienne chanson à thèmes bibliques connue aussi sous les titres de Keep Your Eyes on the Prize et de Gospel Plow. Les paroles adaptées à la lutte pour les droits civiques sont attribuées à l’activiste Alice Wine: « Paul et Silas, enfermés en prison/Ne pouvaient pas payer leur caution/Gardez les yeux sur la récompense,/Tenez-bon, tenez-bon, tenez-bon, tenez-bon/Gardez les yeux sur la récompense, tenez-bon !Au moment où nous nous croyions perdus/Le cachot s’est effondré, les chaînes se sont rompues,/…/Notre seul tort notre misère/Fut de rester si longtemps au désert/…/Et notre seule bonne action/Fut de refuser la soumission/.… » * A propos de cette chanson, l’article de Wikipedia qui lui est consacré explique: « Les paroles pour les chansons traditionnelles américaines et pour les negro spirituals sont souvent changées, improvisées et transmises à d’autres chansons par différents artistes et dans différentes interprétations…. Aussi bien Sandberg dans la préface à son livre (The American Songbag) que le folk singer Pete Seeger… notent la malléabilité de la musique populaire américaine et Africaine-Américaine. Aucun artiste ne peut être historiquement crédité de Keep Your Eyes on the Prize. »

Il arrive à Pete Seeger d’exprimer la plus grande sagesse, une sagesse dont à vrai dire on ne peut guère douter qu’il l’ait eue profondément, lui qui oeuvra tant à répandre l’esprit de compréhension et de générosité au-delà des différences et des étroitesses. Et on n’est pas étonné de le voir s’inspirer de la Bible (de l’Ecclésiaste) dans son célèbre Turn turn turn (musique et paroles additionnelles de Pete Seeger): « Pour chaque chose (tourne, tourne, tourne)/Il est une saison (tourne, tourne, tourne)/Et un temps pour chaque objectif ici-bas/Un temps de guerre, un temps de paix/Un temps d’amour, un temps de haine/Un temps pour étreindre/Un temps pour calmer l’étreinte/Un temps pour gagner, un temps pour perdre/Un temps pour déchirer, un temps pour semer/Un temps d’amour, un temps de haine/Un temps de paix… je jure qu’il n’est pas trop tard. »

Pete Seeger a réalisé quelque chose d’extraordinaire. Son chant a enthousiasmé des foules, comme on s’en rend compte par l’intense et joyeuse atmosphère qui se dégage de ses concerts. Il a réalisé auprès de larges publics ce que les matchs de football réussissent à produire à d’autres occasions. Mais si le sport a le mérite d’unir une communauté, il s’accompagne souvent d’agressivité et de chauvinisme (nous contre les autres). La musique de Pete Seeger unit une communauté dans un esprit entièrement positif, on peut parler d’amour en écartant toute connotation sentimentale: il s’agit de développer dans la communauté un esprit généreux refusant ce qui va mal dans le monde et prêt à donner du sien pour une amélioration. Si le sport unit pour la victoire de son équipe et l’augmentation de la fierté du groupe, Pete Seeger rassemble contre la guerre, l’injustice, le racisme. Je ne sais jusqu’à quel point on peut lui attribuer une part de responsabilité dans les grands succès progressistes des Etats-Unis des années 1950 à 1980 (fin du maccarthysme, droits civiques, fin de la Guerre du Vietnam,…), mais, directement ou indirectement, son influence a sans doute été bien réelle. Il nous manque aujourd’hui en Europe des artistes populaires aussi engagés, avec un tel talent artistique accompagné de telles qualités morales. Incontestablement les chances d’une renaissance de l’espoir au-delà du néolibéralisme destructeur  et de l’individualisme qui l’accompagne s’en trouveraient grandies.

 

Les chansons mentionnées peuvent être écoutées sur You Tube.

En illustration, une interprétation en public de Bring ’em Home:

 

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