Téléphonie mobile-informatique: condamnés à la technologie

Posted on 13 décembre 2014

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Ces dernières années, de nouveaux appareils se sont propagés à grande vitesse partout dans notre société: les ordinateurs et les téléphones portables (ainsi que récemment les smartphones, combinaisons téléphones portables-ordinateurs). L’impact de ces nouveaux outils sur les vies d’innombrables personnes est immense. Ces technologies se sont répandues selon le grand principe capitaliste: tout ce qui rapporte de l’argent est fabriqué et vendu, sans aucune réflexion sur le sens de ce qui est diffusé et sur les éventuels inconvénients. Je vais m’arrêter surtout sur le téléphone portable et le smartphone.

On pourrait penser que le téléphone portable n’est qu’une version mobile du téléphone fixe, un simple pas en avant dans les moyens de communication. On pourrait penser aussi que la consultation des smartphones n’est que la version actualisée de la lecture de livres et de journaux à l’extérieur de chez soi, comme elle existe depuis bien longtemps. Mais des différences fondamentales entre les anciens et les nouveaux outils semblent évidentes: je vais essayer de les clarifier. Et que ces différences n’aillent pas dans un sens positif m’a aussi paru clair, ce que je préciserai.

Le téléphone fixe d’abord est un moyen de communiquer avec ceux qu’on ne peut pas rencontrer, à partir d’un lieu déterminé où il n’est pas toujours possible de se trouver. C’est aussi la raison pour laquelle on ne peut recevoir des appels qu’à certains moments, quand on se trouve dans ce lieu. La philosophie du téléphone fixe est aussi majoritairement celle de ceux qui ne recourent au téléphone qu’en cas de nécessité, ou en tout cas d’utilité avérée: si on peut répondre à une question sans téléphoner (par exemple en réfléchissant cinq minutes), si on va voir la personne sous peu, si le souci qu’on a n’est pas important, on renonce à téléphoner. Celui qui se contente d’un téléphone fixe à son domicile peut jouir de très longs moments de tranquillité ou de déconnexion par rapport aux problèmes de la vie quotidienne. Il peut fréquemment se trouver seul pour cultiver des relations avec lui-même, qui sont quand même le fondement de la vie d’un être doué de conscience. Il peut aussi, hors de chez lui, nouer sans souci d’être dérangé, des relations avec d’autres personnes (à condition bien sûr qu’elles aient débranché leur téléphone portable, ce qui n’est pas toujours le cas !).

Il faut bien constater que le téléphone portable est presque tout à fait à l’opposé de ce qu’on vient de dire. Il est fait pour communiquer à tout moment, de n’importe où, avec n’importe qui, y compris ceux qu’on pourrait voir (par exemple en passant chez eux à deux pas de chez soi), ceux qu’on va voir (par exemple dans un quart d’heure), et ceux à qui on n’a rien de spécial à dire (« je suis dans le train, il pleut dehors, je suis à la maison dans une demi-heure (comme tous les jours) »), ou à qui on a quelque chose à dire mais qu’on ferait mieux de dire plus tard (en face à face quand la moitié d’un wagon de train étranger à nos problèmes n’écouterait pas). La réciproque est bien sûr aussi vraie et l’on accepte aussi d’être dérangé (peut-être le souhaite-t-on pour ne pas se sentir seul ?) à tout moment par n’importe qui, et souvent pour n’importe quoi. La conséquence de cette pression constante, de cette compulsion à une communication sans vrai but, c’est qu’on ne sort plus d’une continuelle rumination de préoccupations ou bien futiles ou bien importantes, mais qu’on s’empêche de résoudre au mieux en ne prenant pas la peine de réfléchir de façon concentrée et en se laissant toujours interrompre et distraire. Le téléphone portable empêche une bonne et durable fréquentation de soi-même (elle accrédite l’idée que seul « on est en mauvaise compagnie »), et elle dégrade la qualité des contacts interpersonnels par de constants dérangements qui arrêtent les échanges à des moments clés, ordinairement sans raison valable.

Il faut aussi dire un mot des nuisances sonores qui de nos jours envahissent tous les espaces: les sonneries dysharmonieuses, les bruits s’échappant des touches de certains appareils quand on appuie dessus, les personnes ne sachant pas contrôler leur voix, les interminables appels de nature privée livrant de nombreux détails à des assistants qui, même s’ils n’en sont plus gênés, n’y trouvent pas le moindre intérêt. Tout cela crée un fort désagréable bruit de fond, mettant les nerfs à rude épreuve et malmenant la qualité de vie même de ceux qui sont rétifs à ces engins.

Quant aux smartphones, sont-ils seulement la version électronique des journaux et des livres ? Ne les utilisant pas, je vais peut-être mal en juger. Pourtant, il me semble qu’ils doivent, dans leur fonction non téléphonique, partager les caractéristiques d’Internet. Car comment consulte-t-on Internet ? On y lit (ou parcourt) des textes courts, ou alors on lit des parties de textes plus longs, on lit cela de manière plus rapide qu’on lit un livre, il faudrait imprimer certains textes, mais on ne le fait pas toujours. La logique de la navigation pousse à une approche quantitative où on accumule les textes consultés, au lieu d’en approfondir un ou deux. Cette manière de faire n’est pas celle utilisée pour la lecture des livres: on s’immerge dans un livre qu’on met une semaine à lire, il nous accompagne pendant des jours, reste avec nous, nous pose des questions, appelle des développements, ouvre des portes qu’il ne ferme pas encore. En deux heures, on lit un chapitre d’un livre. Avec Internet, on papillonne d’un site à un autre, on met bout à bout des flash, chaque texte apporte rapidement sa conclusion généralement peu argumentée, on va dans toutes les directions, la connaissance est éclatée et sans se référer à d’autres sources, on ne peut guère y apporter de la cohérence. En deux heures, on consulte quinze textes courts et contradictoires. La différence entre l’ordinateur et le smartphone est d’ailleurs en défaveur du smartphone qui à l’inconvénient d’Internet ajoute celui du téléphone portable. Au lieu de consulter Internet à certains moments dans un lieu déterminé, on est amené à y recourir sans arrêt, n’ayant jamais l’espace libre pour penser complètement par soi-même sans toujours se laisser contaminer par une multitude d’informations.

Une remarque à faire si l’on compare le livre et les moyens électroniques, c’est aussi le caractère beaucoup plus obnubilant de l’électronique. Quand on lit un livre, on reste en général relativement ouvert aux sollicitations du monde extérieur. Si quelqu’un nous adresse la parole, nous fermerons presque toujours notre livre et entrerons en conversation. Avec les moyens électroniques, le cerveau est accaparé, connecté à l’appareil et déconnecté du monde extérieur. L’individu dépendant ne fait plus attention à ce et à ceux qui l’entourent, et si on essaie de l’arracher à son activité favorite, il peut aller jusqu’à ne pas réagir, et s’il réagit, c’est souvent pour répondre en quelques mots avant de replonger dans son addiction. Ce qui est dit ici vaut bien sûr plus encore pour les baladeurs, par lesquels l’individu se coupe totalement du monde extérieur.

Ces diverses pratiques ne sont pas indifférentes. Elles modifient profondément la manière de sentir, de penser et de vivre. Elles influent sur la perception du temps: elles donnent l’impression d’un continuel présent où l’on peut faire plusieurs choses en même temps (voyager et travailler), où l’on peut tout avoir tout de suite sans attendre (on téléphone aussitôt à la personne qu’on pourrait voir le soir), on abandonne toute idée de prévision (renvoyant des rendez-vous au dernier moment). Elles influent sur la perception de l’espace: on perd le sens de la primauté de l’espace dans lequel on se trouve réellement et des personnes qui nous font face pour s’imaginer à toute occasion ailleurs avec d’autres personnes qui sont absentes, on ne sait plus guère la différence entre l’ici et l’ailleurs (qu’on trouve d’ailleurs normal de parler parfois longuement avec une personne vivant à 100 Km. alors qu’on oublie la personne avec qui l’on se trouve démontre ce fait).

Ces nouvelles modes réduisent l’aptitude, essentielle pour l’être humain, de se situer dans une réalité et d’être interpellé par elle: écouter SA musique et ne plus entendre le chant des oiseaux, faire SES téléphones et ne plus observer ce qui se passe à côté de nous, voilà des manières typiques de ne pas se laisser influencer et modifier par un monde qui dépasse notre petit MOI (ce petit MOI n’étant pas l’approfondissement de notre personne).

On peut voir quelque chose de paradoxal au fait qu’à la fois, par les téléphones portables et les baladeurs, l’individu est conduit à s’isoler sans tenir compte de ceux qui l’entourent (de constituer sans cesse son petit monde à l’abri des imprévus), et amené par les multiples informations qu’il reçoit d’Internet et des smartphones à sentir et penser de manière éclatée. En fait les deux aspects se rejoignent: celui qui s’isole n’a pas une conscience unifiée et se laisse guider par ses envies du moment, des envies toujours différentes qu’éveillent sans cesse les informations qui l’empêchent de se concentrer sur lui-même.

Sans l’ombre d’un doute, de tels appareils se sont développés non pas pour améliorer le bonheur général de l’homme, mais pour permettre à la croissance logiquement infinie du capitalisme de se poursuivre. Le type d’humanité qu’ils favorisent est l’individu livré à ses désirs perpétuellement changeants, prêt à céder à toutes les incitations de la société de consommation pour laquelle tout ce qui s’achète et se vend est considéré comme utile. Ce qui disparaît peu à peu, sous l’invasion de ces nouveaux outils, c’est l’homme réfléchi, critique, soucieux de connaissance de soi et de progrès moral. Inutile de dire qu’un tel phénomène n’a rien qui doive susciter notre enthousiasme.

Et en plus de cela, il y des éléments sociaux et environnementaux qu’on ne saurait ignorer: « Les smartphones sont fabriqués par des esclaves, souvent des enfants, dans des conditions de travail effroyables. Leur fabrication finance des guerres en Afrique et entraîne également le rejet dans la nature de milliers de tonnes de produits toxiques par an, dévastant des villes entières et causant de nombreux cancers. » (http://fr.wikipedia.org/wiki/Smartphone)- « La fabrication est l’étape qui endommage le plus l’environnement. En effet, on trouve dans un téléphone portable entre 500 et 1000 pièces plastiques et métalliques différentes. Or, les matières dans lesquelles elles sont fabriquées proviennent de ressources non renouvelables, et parfois rares, comme le pétrole, le nickel, le zinc, l’or… Elles sont pour la plupart extraites de gisements africains, asiatiques ou sud-américains. Malheureusement, les mines dévastent l’environnement, en polluant les sols et l’eau. Les ouvriers travaillent dans des conditions pénibles et dangereuses. Les minerais sont ensuite purifiés, raffinés et transportés. Tout au long de ces étapes, beaucoup d’énergie est consommée, de nombreux gaz à effet de serre sont rejetés… Et tout cela est nocif pour l’environnement ! » (http://leblogbio.unblog.fr/2012/12/03/limpact-des-telephones-portables-sur-lenvironnement/)

Sans oublier, pour les téléphones portables, des suspicions de risques pour la santé.

Sans oublier aussi que cette frénésie de communication coûte cher et qu’avec cet argent il y aurait plus utile à faire (dans l’éducation, la réduction du temps de travail, le soutien aux personnes âgées,…).

Incontestablement, tout progrès technologique n’est pas mauvais. Incontestablement, il existe un bon usage d’Internet, qui doit être couplé avec le maintien du livre. Incontestablement, le téléphone fixe fut une magnifique invention. Incontestablement, certains professionnels (médecins notamment) ont besoin de téléphones portables. Incontestablement il nous est arrivé à tous de trouver commode d’avoir un téléphone portable. Mais à mon avis le téléphone portable constamment utilisé fait partie de ces gadgets dont les inconvénients pèsent plus lourd que les avantages. Individuellement, on peut ainsi commencer par l’utiliser le moins possible (sans s’en défaire, on peut par exemple en garder un dix ans, presque toujours éteint et servant seulement quand on en a (pour beaucoup rarement) besoin), et conseiller aux autres d’en faire autant.

Pour une solution au niveau de la société, il faudrait que les technosceptiques puissent lancer une campagne de publicité contre l’usage abusif des téléphones portables de l’ampleur de celles des entreprises qui les fabriquent (solution libérale, peu envisageable du fait de l’inégalité des moyens dans les deux camps). Une solution citoyenne serait de constituer une grande association de « mobilosceptiques » s’engageant à utiliser parcimonieusement ces outils (avec un badge pour en témoigner). Dans un système de démocratie directe, il serait intéressant, avant de mettre en circulation des objets dont l’effet risque d’être considérable, d’ouvrir à ce sujet des débats à large échelle, qui se terminerait par une votation. Quand les objets sont déjà partout répandus, il est trop tard pour qu’un tel débat et une telle votation aient lieu. Mais il n’est pas acceptable que depuis 200 ans les techniques nous soient imposées par les milieux économiques et les gouvernements, sans que nous puissions jamais nous prononcer sur elles. On a déjà beaucoup donné avec les automobiles, l’énergie nucléaire et les OGM ! Les techniques exercent trop d’influence sur nos vies pour être abandonnées à d’habiles meneurs d’affaires qui savent bien nous embobiner, en commençant par créer un environnement qui à brève échéance ne peut plus fonctionner sans les produits qu’ils ont décidé de nous vendre pour se remplir les poches !

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image: http://mondoblog.org/2010/11/28/injoignable-meme-a-berlin/

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