Vauvenargues, un maître en humanité

Posted on 26 décembre 2014

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Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues, naquit en 1715 et mourut précocement en 1747. Il passa sa courte vie en s’acquittant avec conscience des responsabilités décevantes d’un officier subalterne de l’armée royale, et subit fréquemment les atteintes de la maladie et de l’indifférence. Peu avant sa mort, il commença à publier l’Introduction à la connaissance de l’esprit humain (Garnier-Flammarion, 1981), une oeuvre remarquable, qui reçut les louanges de Voltaire. Vauvenargues a un esprit si perspicace et si large, qu’on ne peut trop le lire aujourd’hui. D’autant plus que son talent d’écrivain, s’exerçant souvent dans des textes courts, incisifs et touchant l’essentiel, peut se fonder sur cette maxime: « Il n’y aurait point d’erreurs qui ne périssent d’elles-mêmes, rendues clairement ».

Face à l’humaine complexité, Vauvenargues met d’abord en garde contre les visions simplificatrices: « Peu de maximes sont vraies à tous égards ». Il n’est pas toujours aisé de démêler ce qu’il faudrait faire pour bien faire, le visage des pensées et des faits s’éclaire différemment selon les circonstances: « Nous avons grand tort… de regarder l’alliance du bien et du mal comme un monstre et comme une énigme ». Il est ainsi déplacé de « considér(er) les hommes comme s’ils pouvaient être tout à fait vicieux ou tout à fait bons ». D’ailleurs il ne faut pas trop se presser d’extirper ses défauts, qui peuvent être les inévitables revers de qualités, ce qui pourrait nous dispenser de trop nous attarder sur nos défaillances: « Il y a des gens qui n’auraient jamais fait connaître leurs talents, sans leurs défauts ». Mais on ne peut conclure que tout se vaut, il faut s’attacher à la vertu, qui vise « l’avantage de toute la société » et mérite tous les efforts.

Face aux difficultés de l’existence, Vauvenargues en appelle à l’élévation du coeur, qui inspire les sentiments et a plus de pouvoir que la réflexion. C’est ainsi que le courage est recommandé: « Le courage a plus de ressources contre les disgrâces que la raison ». Il faut que « la grandeur d’âme… porte les hommes au grand », alors que « la servitude abaisse les hommes jusqu’à s’en faire aimer », et que « la raison et la liberté sont incompatibles avec la faiblesse ». Face aux échecs de sa vie il écrit: « On doit se consoler de n’avoir pas les grands talents, comme on se console de n’avoir pas les grandes places. On peut être au-dessus de l’un et de l’autre par le coeur ». Il dit aussi de manière encourageante que « le sentiment de nos forces les augmente ». Il relève le rôle moteur des sentiments dans notre vie: « Les grandes pensées viennent du coeur ». Aujourd’hui on débat souvent sur la motivation, on s’étonne souvent de la persistance, malgré l’éducation, d’erreurs et de préjugés. On constate avec peine que celui qu’ont seulement atteint les froids arguments rationnels, même s’il pressent que l’autre a raison, ne change pas pour cela sa vision des choses. On assiste à ces élans superficiels qui s’éteignent presque aussitôt. Si on lit Vauvenargues, on comprend mieux le point faible de la réflexion: « Nous devons peut-être aux passions les plus grands avantages de l’esprit » nous dit-il. Ceci parce que « le bon instinct n’a pas besoin de la raison, il la donne ». Il y a d’ailleurs un optimisme foncier chez Vauvenargues, axé sur la vie et sur l’action: « Le désespoir est la plus grande de nos erreurs », « La pensée de la mort nous trompe; car elle nous fait oublier de vivre », « (L’homme) ne peut jouir que par l’action, et n’aime qu’elle ».

S’il existe des âmes basses et d’autres élevées, Vauvenargues ne cesse d’en appeler aux nobles qualités, dont la générosité. A un jeune homme il écrit: « Si vous avez quelque passion qui élève vos sentiments, qui vous rende plus généreux, plus compatissant, plus humain, qu’elle vous soit chère ». La générosité peut exprimer de belle manière l’amour de soi, qui n’est pas l’égoïsme, et qui veut pour soi la réalisation la plus haute: s’aimer vraiment c’est rechercher le plus bel épanouissement, qui peut très bien passer par l’oubli de soi. La plus haute réalisation ne demande pas le succès, et un de ses personnages affirme: « le combat me plaisait sans la victoire ».

Par ailleurs, la générosité appelle chez Vauvenargues toutes sortes d’attitudes où l’autre est respecté au lieu d’être abaissé, car « nul homme n’est faible par choix » et « L’adversité fait beaucoup de coupables et d’imprudents ». Ainsi il ne faut pas vouloir le bien d’autrui contre son gré, car son honneur est dans sa liberté: « Il faut permettre aux hommes de faire de grandes fautes contre eux-mêmes, pour éviter un plus grand mal: la servitude ». La générosité implique aussi la patience qui tolère au lieu d’imposer: « Nous n’avons pas le droit de rendre misérables ceux que nous ne pouvons rendre bons ». Il s’agit aussi d’être sensible au malheur des autres, comprenant au lieu d’accuser, car si « nous querellons les malheureux », c’est « pour nous dispenser de les plaindre ». La générosité n’accuse et ne tyrannise personne, elle « souffre des maux d’autrui comme si elle en était responsable ». Elle ne prétend pas non plus connaître mieux qu’eux-mêmes le bien des autres : « Le prétexte ordinaire de ceux qui font le malheur des autres est qu’ils veulent leur bien ». C’est elle aussi qui prépare à la véritable amitié qui dure de n’être pas gâchée par l’égoïsme voulant d’autrui plus qu’il ne peut donner; d’autrui elle comprend non seulement les malheurs, mais aussi les faiblesses. Si l’homme peut aimer la servitude, il possède en lui « des semences de bonté et de justice », sur lesquelles on peut tabler. Face aux autres, c’est la bienveillance qui doit l’emporter: « On ne peut être juste si on n’est humain » et « La clémence vaut mieux que la justice ».

On pourrait souhaiter un Vauvenargues politiquement engagé, par générosité, aux côtés du progrès. On ne peut pourtant l’annexer au parti révolutionnaire. Il est conservateur et loyalement attaché à la caste aristocratique. Il défend l’inégalité: « Il est faux que l’égalité soit une loi de la nature. La nature n’a rien fait d’égal ». Plus fort encore: « Sa loi souveraine (celle de la nature) est la subordination et la dépendance ». Les perspectives du changement sont par lui regardées avec scepticisme: « Avant d’attaquer un abus, il faut voir si on peut ruiner ses fondements ». Mais notre auteur ne se fait aucune illusion sur la monarchie ou sur ceux de sa classe: « …nulle loi n’est capable d’empêcher un tyran d’abuser de l’autorité de son emploi ». Sa générosité l’amène aussi à reconnaître les difficultés des défavorisés: « Il n’est pas vrai que les hommes soient meilleurs dans la pauvreté que dans les richesses ». Héritier d’un monde en déclin, il ne peut cependant épouser la cause des précurseurs de la Révolution. Ce n’est pas étonnant, le changement est alors l’affaire des bourgeois, dont l’idéal de développement technique et d’enrichissement ne satisfait guère Vauvenargues. Fidèle au meilleur de l’esprit aristocratique, à une époque où la noblesse voit décliner son statut dominant, le moraliste témoigne lumineusement d’une conscience détachée de l’appétit du pouvoir et de l’argent.

Incontestablement, même s’il est hors du temps, Vauvenargues nous concerne aujourd’hui. Il appelle encore l’homme à se construire plus grand et meilleur. Cette attitude repose sur une conception exigeante du métier d’homme, sur la bienveillance et sur le désintéressement. Il s’agit de s’écarter de la petitesse d’esprit des assoiffés d’argent et de succès immédiats. C’est une position d’aristocrate: mais la véritable aristocratie, celle du coeur, est aussi le propre d’un grand nombre d’hommes simples et de travailleurs, pour qui l’honnêteté, la dignité et la générosité sont les valeurs clés, celles que la bourgeoisie a tant méprisées pour le plat de lentilles d’un esprit d’entreprise démesuré et d’une insatiable soif de profit.

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image: Wikimedia Commons, http://fr.wikipedia.org/wiki/Luc_de_Clapiers,_marquis_de_Vauvenargues

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