Transhumanisme: des projets démesurés

Posted on 10 janvier 2015

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« Le transhumanisme est un mouvement culturel et intellectuel international prônant l’usage des sciences et des techniques, ainsi que les croyances spirituelles afin d’améliorer les caractéristiques physiques et mentales des êtres humains. Le transhumanisme considère certains aspects de la condition humaine tels que le handicap, la souffrance, la maladie, le vieillissement ou la mort subie comme inutiles et indésirables. Dans cette optique, les penseurs transhumanistes comptent sur les biotechnologies et sur d’autres techniques émergentes…. »
http://fr.wikipedia.org/wiki/Transhumanisme

L’idée transhumaniste qui se développe actuellement a des racines anciennes. Dès l’aube du progrès technologique, Francis Bacon attendait déjà de la technique d’impressionnants changements dans l’existence humaine. Voici un extrait de sa liste des Merveilles naturelles, surtout celles qui sont destinées à l’usage humain (dans La Nouvelle Atlantide, trad. Michèle Le Doeuff et Margaret Llasera, Flammarion, 1995, coll. GF, p. 133):

« Prolonger la vie.
Rendre, à quelque degré, la jeunesse.
Retarder le vieillissement.
Guérir des maladies réputées incurables.

Augmenter et élever le cérébral.
Métamorphose d’un corps dans un autre.
Fabriquer de nouvelles espèces.
Transplanter une espèce dans une autre.
Rendre les esprits joyeux, et les mettre dans une bonne disposition. »

Voilà un beau programme qui semble annoncer celui des transhumanistes soucieux, grâce à la technique, d’« améliorer les caractéristiques physiques et mentales des êtres humains ».

Il me semble pourtant que ces ambitieux projets doivent d’abord susciter la plus grande méfiance, pour ne pas dire une hostilité déclarée. Les partisans de ces conceptions sont des adorateurs de la technique et incontestablement ce n’est pas avec la technique que le bonheur des individus et des sociétés sera sérieusement amélioré.

Depuis trois siècles, des techniques toujours nouvelles ont été mises au point. Elles ont accompagné l’essor du capitalisme dont l’objectif a toujours été de réaliser les profits les plus élevés. Le progrès technique (tout comme le capitalisme) n’a jamais tenu compte de certaines dimensions fondamentales de l’existence humaine, sans lesquelles une augmentation du bonheur est impossible. Pour progresser en direction du bonheur, il est en effet nécessaire que l’être humain tienne compte de sa condition limitée. Cette condition implique le cadre d’une certaine durée, avec des périodes bien distinctes ayant chacune leurs propres caractéristiques, l’enfance, la jeunesse, la maturité, la vieillesse, et pour finir l’acheminement vers la mort. Cette condition implique l’acceptation d’un corps, dont on peut retirer de vifs plaisirs, mais qui est aussi nécessairement touché, à certains moments, par des accidents et des maladies qui sont des expériences humaines importantes. Cette condition implique un ensemble d’autres expériences, dont nécessairement certaines sont plus ou moins heureuses et d’autres plus ou moins difficiles, dont certaines connaissent la réussite et d’autres l’échec: dans la relation avec les autres (qu’elle soit sociale, amicale ou amoureuse), dans la maîtrise d’une activité professionnelle, dans l’acquisition de connaissances, dans l’obtention de résultats dans le progrès moral et spirituel. La construction du bonheur humain repose nécessairement sur la confrontation avec les obstacles rencontrés et sur les manières multiples et personnelles de les surmonter. Inutile de dire que pour ce parcours tirant largement sa valeur des qualités morales appliquées à la progression hasardeuse, voire chaotique, de l’existence, les techniques « prolongeant la vie », « rendant la jeunesse », « retardant le vieillissement » et « rendant (artificiellement) les esprits joyeux » n’ont pas grand-chose à apporter.

On ne peut bien sûr contester les efforts pour guérir certaines maladies, ceux visant à diminuer la quantité d’inutiles souffrances, ni ceux recherchant des moyens de réduire la pénibilité de certaines tâches au profit d’activités plus épanouissantes. Mais ces utiles progrès ne remettent pas nécessairement en cause la condition humaine et ils peuvent résulter d’un développement technique modéré. Les acquis de la technique pour le bonheur humain sont des plus douteux quand on pense à la frénétique généralisation des voitures individuelles, à la multiplication des dangereuses centrales nucléaires, à l’invasion des nouveaux moyens de communication facteurs de nombreuses perturbations (dont la diffusion peu contrôlable d’une violence aveugle). Quant aux grands projets qui changeraient vraiment le monde d’une façon positive, du partage des richesses à la paix entre les nations et les cultures en passant par l’établissement de sociétés conviviales, la technique n’y joue quasiment aucun rôle.

Depuis pas mal de temps, je me dis qu’il est bien possible qu’un jour se constitue un nouveau type d’êtres, semblables à ceux désirés par les transhumanistes. Je les vois bien se désintéresser de la Terre (comme la plupart des puissants actuellement), et s’envoler un jour pour une autre planète, sous la forme de « petits hommes très intelligents plus ou moins verts et plus ou moins métalliques ». Mais si une telle issue se produisait, il est clair pour moi que ces êtres ne seraient plus des humains. Cette évolution ne me concerne donc pas puisque j’aspire seulement à être un humain, en espérant continuer dans cette voie. Si une élite toute traversée par une démesure technologique inhumaine envisage sans effroi une telle transformation, il faut seulement souhaiter qu’un nombre aussi grand que possible d’êtres humains la refusera résolument.

Il ne faut pas avoir peur de dire non aux évolutions qui sont mauvaises. Si l’on est socialiste, nul besoin de se laisser impressionner par la mode intellectuelle enthousiasmée par toutes les nouveautés évoquée par Jean-Claude Michéa (Le Complexe d’Orphée, La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès, Climats, 2011, collection Champs, pp. 14-15): « Tous ceux- ontologiquement incapables d’admettre que les temps changent- qui manifesteront, dans quelque domaine que ce soit, un quelconque attachement (ou une quelconque nostalgie) pour ce qui existait encore hier trahiront ainsi un inquiétant « conservatisme » ou même, pour les plus impies d’entre eux, une nature irrémédiablement « réactionnaire ». »

De plus en plus technosceptique, je me sens de plus en plus « ontologiquement incapable d’admettre que les temps changent » (ainsi que satisfait et fier de l’être). Sans estimer qu’il y a une nature humaine constante, je suis pourtant convaincu que les êtres humains ont suffisamment d’expérience de leur vie individuelle et sociale pour savoir ce qui les rend heureux ou malheureux, et qu’ils feraient bien en toute liberté, sans céder aux pressions des apprentis-sorciers transhumanistes, de choisir pour eux une existence mesurée, avec des jambes faites d’os et un environnement préservé des robots.

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Quelle idée nous faisons-nous de notre être ?

images: tisserande:http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Artisans_d_Angkor2.jpg
homme-robot: http://agentssanssecret.blogspot.ch/2011/02/le-transhumanisme-ideologie-futuriste.html§

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