Raffinerie Tamoil de Collombey: pourquoi ne pas nationaliser ?

Posted on 28 janvier 2015

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La fermeture confirmée de la raffinerie de Collombey est très regrettable. Son propriétaire Tamoil (entreprise libyenne dont les intérêts suisses ne sont pas le premier souci) estime qu’il perd de l’argent. Ce sont 233 emplois qui pourraient disparaître, et certains travailleurs auraient peine à retrouver du travail. Voici les conditions du plan social: « Pour l’instant, nous pouvons garantir que les personnes travaillant sur le site depuis deux à neuf ans toucheront deux mois de salaire et les employés avec au moins dix ans d’ancienneté, trois mois. » (http://www.24heures.ch/economie/tamoil-envisage-chomage-technique/story/12819935?track). Des répercussions sur d’autres entreprises des alentours se feraient aussi sentir. C’est une grande inquiétude pour les salariés et des préoccupations pour toute la région. Le canton du Valais sort quelque peu de sa réserve pour aider à trouver un nouveau repreneur; on apprend le 26 janvier 2015 qu’il n’a pu obtenir de Tamoil la mise en place du chômage technique permettant d’éviter les licenciements et de maintenir la viabilité du site en vue d’un rachat.

D’autre part, Collombey est avec Cressier l’une des deux raffineries de Suisse et elle est à l’origine de 17 % des produits pétroliers finis traités dans notre pays. Il est sans doute important de garder une certaine capacité de production à l’intérieur de nos frontières. Selon Martin Stucky, porte-parole de l’Union Pétrolière pour la Suisse romande:
« Les deux sites contribuent à leur échelle à la production décentralisée et aux moyens diversifiés de l’acheminement des produits pétroliers en Suisse. Désormais, si la raffinerie de Collombey interrompt sa production, il va falloir davantage importer du pétrole par voie fluviale ou via le rail » et « Les raffineries suisses recèlent un réservoir de compétences pointues, qui, en cas de fermeture peuvent disparaître ». (source: http://www.lematin.ch/economie/raffinage-suisse-souffre-concurrence-mondiale/story/29724136)

Non qu’il faille être enthousiaste par rapport au pétrole, énergie en voie d’épuisement et l’une des principales sources de pollution et de croissance débridée. Les citoyen-ne-s conscient-e-s doivent envisager un avenir économiquement différent où l’on produira moins en consommant moins d’énergie, donc moins de pétrole. Mais pour l’instant, le niveau de consommation énergétique est élevé, il le restera sans doute encore assez longtemps par un total manque de volonté politique de changer d’orientation, le pétrole (55 % de l’énergie consommée en Suisse) ne sera pas à moyen terme remplacé par des énergies renouvelables. Le passage à la décroissance demande des plans de transition raisonnables soucieux de l’emploi, et ils n’existent pas dans nos pays. Ainsi, aussi bien par rapport aux places de travail que par rapport aux besoins en énergie, et tant qu’on n’a pas étudié sérieusement et planifié l’abandon du modèle de croissance infinie, le secteur pétrolier doit être pour l’instant défendu.

Quand il s’agit d’une des deux seules raffineries du pays, on est étonné de la frilosité des interventions publiques. Il est vrai qu’en Suisse, l’implication étatique dans l’industrie est tabou (comme elle l’est d’ailleurs devenue quasiment partout en Europe occidentale). Mais dans de tels domaines, on ne voit pas pourquoi, si l’appui à la reprise par des entreprises privées échouait, l’Etat (canton(s), Confédération et canton(s), ou seulement Confédération) ne serait pas repreneur. Les entreprises publiques ont souvent très bien fonctionné et, quand elles existent, fonctionnent encore très bien. L’idée que l’industrie doit nécessairement appartenir au secteur privé est un principe idéologique libéral. On peut tout à fait laisser l’initiative aux privés tant qu’ils sont décidés à la prendre, mais quand ils sont défaillants, comme ils menacent de l’être à Collombey, faut-il laisser les activités cesser et les places de travail disparaître ? John Stuart Mill, libéral de gauche qui n’était pas clairement socialiste et encore moins communiste, écrivait: « Il peut être dit en général que tout ce qu’il est souhaitable de faire… pour les intérêts présents des membres de la communauté demandant une aide extérieure, mais qui n’est pas de nature à rémunérer des individus ou des associations qui les entreprendraient, convient par là-même à la prise en charge par le gouvernement… » (Principles of Political Economy, World’s Classics, 1994, p. 366, traduit par nos soins). Le bon sens commande que dans ces cas, l’Etat se substitue aux privés manquants. On peut même aller plus loin et défendre l’idée que dans des secteurs d’importance vitale (énergie, industries pharmaceutiques), l’Etat s’engage même si des privés s’annoncent, pour travailler en concurrence avec eux, car l’Etat peut plus nettement travailler en étant centré sur l’intérêt général sans subir les pressions des actionnaires en quête de profits maximaux. En Suisse la question de la collectivisation n’est quasiment jamais évoquée, comme s’il s’agissait d’une incongruité (elle est aussi peu discutée en ce qui concerne les entreprises collectives coopératives, propriété des salariés (convenant plutôt à la construction, à l’horlogerie, au textile) qu’en ce qui concerne les entreprises d’Etat (convenant aux secteurs de base d’intérêt national comme l’énergie)). La gauche modérée et les syndicats eux-mêmes n’en parlent pas. On ne sait si c’est par un pragmatisme qui se serait résigné face à l’impossibilité actuelle d’une solution qu’on jugerait souhaitable dans l’absolu, ou si c’est par une adhésion de fond au capitalisme faisant qu’on ne juge même plus cette issue souhaitable.

A Collombey, on se trouve face à la perte possible de 230 postes dans ce qui pour l’instant demeure un secteur clé et dans un des deux seuls sites de production du pays. Si aucune solution privée n’est trouvée, pourquoi ne pas briser le tabou de la collectivisation ? Si l’on réserve l’exploitation des entreprises à des privés, c’est qu’on les estime plus efficaces aussi pour servir l’intérêt général du pays. Que doit-on conclure si l’on constate que l’intérêt général réclame la reprise des installations par l’Etat ?
Si le but de l’Etat est la prospérité de l’ensemble des habitant-e-s du pays et non seulement, en bon instrument de la domination de classe, la maximisation des profits des grandes entreprises privées, il est une réponse que la logique devrait imposer.

En attendant, et face à l’intransigeance de Tamoil, les travailleurs, avec l’appui des syndicats, vont devoir se défendre. On ne peut qu’être de tout coeur solidaire avec eux et leur souhaiter le plus grand succès, quel que soit le rôle que l’Etat voudra bien jouer. Ce matin, dans le Nouvelliste, le conseiller d’Etat Cina « soupir(ait), pensif » en évoquant « le monde de l’économie libérale »: qu’il soupire tant qu’il voudra, il ferait mieux de reconnaître que le monde libéral est celui que son gouvernement défend constamment et en tirer les conséquences, s’il veut maintenir la raffinerie de Collombey en activité !

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image: http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Raffinerie_Collombey_-_Panorama.jpg (auteur: Sandro Senn)

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