Se déplacer sans cesse: un bizarre idéal

Posted on 28 janvier 2015

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Un monde où l’on se déplace constamment, en voiture, en train, en avion. Pour aller en vacances, pour étudier, pour travailler. Un monde où l’on est certes constamment en relation, mais à travers des échanges commerciaux et des moyens de communication électroniques: on mange des produits venus d’Asie en téléphonant à New York, tout en consultant un site pour le prochain voyage en Amérique latine. Le voyage perpétuel est hissé au rang d’un idéal: il ouvrirait l’esprit, assouplirait les rigidités, satisferait le dynamisme juvénile censé désormais caractériser tous les âges. L’éloge du merveilleux village global est fréquent. Pour l’heure, c’est essentiellement une élite mondialisée de business man, de fonctionnaires internationaux, d’employés de la finance et des nouvelles technologies et d’artistes célèbres qui vit une vie toujours mobile. On ne peut guère appliquer les jugements exaltés sur le bonheur de se déplacer aux foules de migrants ballottés dans les pires conditions, des rafiots délabrés aux abris de fortune des pays plus riches, fuyant la guerre et la pauvreté dans l’espérance d’une vie meilleure dans nos contrées où ils effectueront tout le sale boulot dont personne ne veut. Et pourtant si la cause du voyage perpétuel se veut progressiste, elle doit inscrire dans son programme la démocratisation de la mobilité volontaire (démocratisation dont les frénétiques compagnies low cost sont aujourd’hui les plus zélées propagatrices). Mais que se passerait-il si tout le monde errait sans cesse pour le plaisir d’une région du monde à une autre ?

Dans le Complexe d’Orphée, La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès (Climats, 2011, coll. Champs-essais), Jean-Claude Michéa livre une analyse incisive dont je ne peux m’empêcher de vous communiquer quelques extraits.

Il aborde d’abord la question du point de vue écologique:
« Un monde où des milliards d’individus seraient pris dans un tourbillon touristique incessant poserait (outre les problèmes d’intendance, d’hôtellerie ou de logements d’accueil) un problème énergétique majeur. A moins de supposer que tous les déplacements aient lieu en bicyclette…, il est clair que les ressources en kérosène (pour ne rien dire des effets de pollution) seraient notoirement insuffisantes pour alimenter ce ballet féerique où des millions d’avions se croiseraient chaque jour… » (A cet argument les tenants inébranlables de la modernité diront sans doute que les avions circuleront bientôt avec une quantité minime de carburant ou que les avions solaires vont bientôt se généraliser, on peut toujours se fonder sur la science-fiction, mais peut-on croire que tout ce qu’elle imagine va se réaliser ?)

Jean-Claude Michéa parle ensuite de la question du travail qui resterait essentielle même si les problèmes écologiques étaient résolus:
« Ensuite, l’idée… selon laquelle chacun… devra tout au long de sa vie changer dix fois de profession et de site géographique… a sans doute un sens dans une logique capitaliste de l’emploi, mais elle n’en a à peu près aucun dans celui d’une logique des métiers. Ceux-ci, en effet, exigent un apprentissage technique et un savoir-faire pratique qu’on ne peut acquérir qu’avec beaucoup de temps et d’efforts et qui supposent, par conséquent, un certain degré de vocation, de constance et de stabilité. On peut sans doute devenir, du jour au lendemain, « technicien de surface » à Amsterdam ou livreur de pizzas à Dubaï, mais il est profondément illusoire de penser… qu’on pourrait être successivement chirurgien à Londres, plombier à Taïwan, astrophysicien à Prague, professeur d’éducation physique à Nouméa et, pour finir, viticulteur au Mexique. » (Un fan de la société actuelle dira sans doute que les métiers d’aujourd’hui sont très souvent d’un autre type, qu’oeuvrant dans l’immatériel, ils demandent des compétences qui s’acquièrent sur le tas, en réfléchissant à des problèmes informatiques entre deux avions ou pendant les vols, mais il faut quand même constater qu’on oublie ainsi tous les ouvriers qui doivent travailler les métaux pour fabriquer les ordinateurs et les paysans qui doivent produire les céréales et la viande dont les sandwiches sont confectionnés.)

En troisième lieu Jean-Claude Michéa traite de l’aspect démocratique des choses:
« Enfin, et surtout, une société dans laquelle la condition des gens du voyage… serait devenue le modèle de toute existence légitime… ne serait guère propice à l’exercice d’un véritable pouvoir populaire. On se souvient, en effet, de la célèbre formule d’Abraham Lincoln. Il est toujours possible- disait-il- de tromper quelqu’un tout le temps (un individu peut évidemment rester naïf toute sa vie) ou tout le monde quelque temps. Mais- ajoutait-il- il est impossible de « tromper tout le monde tout le temps ». Le fondement de cette conviction optimiste… c’est l’idée qu’avec le temps une communauté donnée finit toujours par accumuler une expérience collective suffisante des hommes et des choses… Un tel raisonnement repose cependant sur un postulat implicite. Celui que le noyau d’une telle communauté conserve au fil du temps… un minimum de stabilité. Dans l’hypothèse, au contraire, où la logique du turn-over permanent deviendrait… la loi d’existence de cette communauté…, il est clair que la constitution d’une expérience politique commune deviendrait rapidement problématique et que les possibilités de « tromper tout le monde tout le temps » en seraient accrues d’autant… » (Cette analyse est confirmée par le fait que les majorités qui ne peuvent se déplacer et ceux qui ont été forcés de le faire sont de plus en plus exclus du jeu politique ou entraînés à voter pour des partis nationalistes contraires à leurs intérêts et empêchés de s’unir pour résister; quant aux membres de l’élite mondialisée, ils font partie de ceux qui trompent, ne se souciant pas des pays dont ils viennent, présentant ce manque de solidarité comme un signe d’ouverture d’esprit, et prétendant que l’extrême mobilité pourrait être heureuse pour tous et non seulement pour l’oligarchie à laquelle ils appartiennent.)

Cela signifie-t-il qu’il ne faut plus se déplacer ? Assurément non. Mais on peut déjà songer, le plus souvent possible, à moins se déplacer, à se déplacer moins loin, à se déplacer en privilégiant certains moyens de transport (les transports publics plutôt que les privés, le train plutôt que la route, la route et le train plutôt que l’avion). A moins d’avoir vraiment la vocation du globe-trotter (elle n’est sans doute pas si fréquente), on choisira l’enracinement dans une région pour y travailler dans une économie relocalisée et en faisant vivre des institutions démocratiques (qui jusqu’à preuve du contraire ne peuvent fonctionner qu’à l’intérieur de cadres de taille raisonnable); on pourra aussi de la sorte assurer le maintien de nos diverses langues et de nos divers modes de vie face à l’invasion de l’anglais commercial et à l’adoption du mode de vie uniformisé des hommes d’affaires néolibéraux. Ce qui n’empêchera nullement, à l’occasion, d’aller visiter d’autres pays, qui vaudront d’autant plus la peine d’être visités qu’ils ne ressembleront pas comme deux gouttes d’eau aux Etats-Unis après 150 ans de capitalisme mal contrôlé (n’ayant pas tous eu comme ambition première de construire dans les villes des centres d’affaires avec des gratte-ciel plus élevés que ceux des voisins).

Se déplacer sans cesse, pour retrouver partout des gratte-ciel et des banques ?

Se déplacer sans cesse, pour retrouver partout des gratte-ciel et des banques ?

image: http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Dubai_Marina_2013.jpg
auteur: Sarah_Ackerman

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