Grèce: remarquables premières semaines du gouvernement Tsipras

Posted on 20 février 2015

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Depuis son entrée en fonction suite à la victoire du 25 janvier, le nouveau gouvernement grec n’a pas chômé. Fidèle à sa décision de travailler sans rupture dans le cadre de l’UE, Alexis Tsipras et le ministre des Finances Yanis Varoufakis ont entrepris un périple à travers l’Europe pour rencontrer les dirigeants de divers pays (France, Angleterre, Italie), ainsi que ceux de l’Union. Ils leur ont exposé la position d’Athènes, en vue des négociations qui ont actuellement lieu autour de la dette grecque.

Le nouveau gouvernement grec a déclaré vouloir appliquer intégralement ses promesses de campagne. Il exige l’effacement d’une partie de la dette publique du pays, estimée à 324 milliards d’euros et ne se soumet plus aux diktats de la troïka (Banque centrale européenne (BCE), Fonds monétaire international (FMI), Commission européenne) qui en échange de contributions financières impose l’austérité. Yanis Varoufakis, à propos d’une aide financière à la Grèce sans austérité, souligne: « Nous demandons quelques mois de stabilité financière pour permettre de nous lancer dans les réformes afin de ramener la croissance et mettre fin à l’impossibilité de rembourser ce que nous devons » (Le Courrier, 17 février 2015). Concernant les menaces d’exclusion de la zone euro, il signale aussi le risque qu’une telle décision ferait courir à toute la zone: « L’euro est fragile comme un château de cartes, si vous retirez la carte grecque, les autres vont s’effondrer » (Le Courrier, 10 février 2015). Notons que le nouveau gouvernement est conseillé par la banque franco-américaine Lazard, dont un vice-président soutient la réduction de 100 milliards d’euros sur la dette. Barack Obama a aussi déclaré qu’on « ne peut pas continuer à pressurer des pays qui sont en pleine dépression » (Politis, n° 1339, du 5 au 11 février 2015).

L’objectif du gouvernement étant d’assurer une relance de l’économie nationale au profit d’une population épuisée par la pression des créanciers, nombre de mesures intérieures sont en train d’être prises. Un programme de lutte contre l’exclusion sociale d’1,2 milliard d’euros va être lancé, avec des coupons de nourriture, des mesures pour l’accès aux soins médicaux, l’augmentation du Smic de 580 à 751 euros, l’électricité gratuite pour les plus bas salaires, le chauffage pour toutes les écoles. 300.000 emplois vont aussi être créés (il est aussi prévu, de réembaucher les fonctionnaires abusivement licenciés, et les privatisations des ports, comme celui du Pirée, et des aéroports sont suspendues). Mais Alexis Tsipras est aussi résolu à s’en prendre à certains dysfonctionnements entretenus depuis des décennies par les deux partis jadis dominants: lutte contre la fraude fiscale et l’économie au noir (qui représenteraient 40 milliards par année), vente aussi de centaines de voitures de fonction et de trois avions du gouvernement. La nouvelle présidente du parlement, Zoé Konstantopoulou est aussi revenue sur une autre dette dont l’Allemagne parle moins, qui pourrait s’élever à plus de 160 milliards d’euros (moitié de la dette grecque), et qui est constituée par les réparations pour la guerre de 1939-1945 qui n’ont jamais été payées. Et il y a d’autres contentieux financiers avec l’Allemagne.

On peut trouver remarquable les premières semaines du nouveau gouvernement grec. Pour l’instant il a gardé une ligne sans concession. Ce n’est déjà pas une mince victoire, ne serait-ce que pour la dignité et la justice, que des dirigeants nationaux tiennent tête aux marchés et aux institutions supranationales qui leur obéissent (mercredi 11 février, d’ailleurs, au moins 15000 manifestants se sont rassemblés à Athènes pour réclamer « un souffle de dignité » (Le Courrier, 12 février 2015)). On ne peut qu’être frappé par les réactions relativement mesurées de l’UE et de certains pays: on dirait que la résistance est à ce point inconnue dans ce bataillon qu’elle laisse les dignitaires sans voix, et on se dit aussi qu’il suffisait peut-être d’un acte de rébellion (d’ailleurs aimable) pour réveiller beaucoup d’assoupis, comme dans la Belle au Bois Dormant (mais c’est l’avenir qui nous dira jusqu’à quel point ils se sont réveillés !)). Il est très habile de la part d’Alexis Tsipras de montrer, tout en défendant son point de vue, qu’il recherche un accord et non la confrontation: si les négociations n’aboutissent pas, on verra clairement qui est responsable de l’échec (et le blocage lors des négociations du lundi 16 février révèle l’arrogante obstination des dirigeants européens). Pour l’instant un problème important est le versement fin février de 7,2 milliards d’euros d’aide, nécessaires pour le redémarrage du pays, que certains voudraient suspendre en cas de refus de l’austérité. Mais le gouvernement compte arriver à la fin mai à un accord global sur les finances nationales. Si la Grèce réussissait à modifier l’orientation néolibérale habituelle de l’UE, ce serait bien sûr une bonne chose, même si pour l’heure on peut encore sérieusement en douter et s’il faudra peut-être un jour envisager une autre voie que celle de l’euro. Dans ce cas, la Grèce pourrait trouver d’autres soutiens, comme celui de la Russie qui «  »examinera » un éventuel appel au financement du gouvernement grec, qui subit comme elle « la ligne illégitime des Occidentaux », comme l’a déclaré le ministre des Affaires étrangères russe Sergueï Lavrov (Le Courrier, 12 février 2015). En tout cas, la situation n’a jamais été aussi évolutive depuis longtemps: outre les chances de Podemos aux élections espagnoles de cette année, il se pourrait même qu’au Portugal et en Italie, à défaut d’une gauche radicale assez puissante, la gauche modérée infléchisse sa ligne vers la gauche, ne serait-ce que pour éviter à terme le sort des socialistes grecs qui ont appris ce que c’était que se ranger dans le camp de l’austérité (il est vrai que les signaux sont contradictoires quand on voit la fuite en avant des socialistes français, qui en oublient la démocratie, pour devenir de braves petits soldats si modernes du néolibéralisme !).

C’est en tout cas un grand espoir que le gouvernement grec donne à l’Europe et à tous ceux qui depuis des années se battent pour une politique au service des êtres humains plutôt qu’au service de l’argent. Le 17 février, Alexis Tsipras déclarait devant les députés grecs: « Une certaine coutume voudrait que les gouvernements nouvellement élus prennent des mesures en contradiction avec leurs promesses électorales. Je le dis une nouvelle fois, nous comptons bel et bien honorer nos promesses de changement » (L’Humanité, 18 février 2015). Belle manière de répondre au ministre allemand Wolfgang Schäuble, qui s’est déclaré « désolé pour les Grecs » d’avoir élu « un gouvernement se comportant de façon assez irresponsable » (Le Courrier, 18 février 2015). Et de rester ferme face à l’arrogance du porte-parole du ministre allemand précité qui a affirmé: « Il n’est pas acceptable et il ne sera pas accepté qu’on se lance dans une extension (de l’aide) sans mise en oeuvre des réformes convenues (= celles que le peuple grec a démocratiquement choisi de rejeter), les deux sont indissociables » (Le Courrier, 19 février 2015).

Manifestation pour la dignité

Manifestation pour « un souffle de dignité »

image: http://www.boursorama.com/actualites/un-souffle-de-dignite–le-message-de-dizaines-de-milliers-de-grecs-a-bruxelles-ddbeeaf4b30caf28e0b7d4030fd26d69

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