Valais: drôles de raisonnements pour drôles d’économies

Posted on 20 février 2015

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Le jeudi 12 février, le Nouvelliste rendait compte de la présentation par le Conseil d’Etat valaisan d’une comparaison intercantonale des situations financières par l’institut BAK Basel (Le Nouvelliste, 12 février 2015, Jean-Yves Gabbud, 120 millions à trouver, p. 4, et La nécessité d’économie saute aux yeux, p. 2). Si l’on se fie aux articles du journal, le résultat de cet exercice démontre surtout une manière peu rigoureuse de raisonner de nos élus, plus menés par le préjugé anti-dépenses publiques que par la logique.

La conclusion du gouvernement valaisan, et cela n’étonnera personne, est qu’il faut encore économiser. Mais les arguments cités auparavant pour justifier cette conclusion n’y conduisent certainement pas. En effet quelles conséquences tirer du fait que les charges de fonctionnement de notre canton sont 2 % au-dessus de celles de cinq autres cantons ? La seule conclusion évidente est que le fonctionnement de notre Etat coûte légèrement plus cher. Et la seule démarche utile, mais non nécessaire, est d’examiner si ce surplus est justifié ou s’il provient de dépenses superflues. S’il est justifié, la comparaison avec d’autres cantons n’a pas de sens: les dépenses publiques sont faites pour répondre à des besoins et non pour être conformes à une moyenne intercantonale. Quelles conséquences d’autre part tirer du fait que le Valais dispose de moins de moyens que les autres cantons ? Ici aussi la seule conclusion claire à tirer est que, si les dépenses à effectuer sont justifiées, le canton doit faire en sorte d’accroître ses recettes, et non diminuer des dépenses nécessaires. Et que penser de l’affirmation que le potentiel fiscal valaisan est épuisé parce que notre canton prélève proportionnellement un peu plus d’impôts que les autres cantons ? On peut seulement en conclure qu’il faut examiner si la pression fiscale serait excessive si l’on augmentait certains impôts, ou si elle serait supportable, en veillant qu’elle ne soit pas trop lourde pour les revenus moins élevés: si elle n’est pas excessive, il n’y a pas de raison de ne pas procéder à des augmentations même si les prélèvements sont plus élevés qu’ailleurs, dans la mesure où l’on pourrait ainsi satisfaire les besoins de la population. Or la conclusion qu’il faut économiser est la seule retenue: en logique, on appelle cela « fausse conclusion », c’est ce qui arrive quand il n’y a pas de lien suffisant entre les arguments et la conclusion. Derrière ces erreurs de raisonnement il y a assurément la décision prise d’avance de diminuer les dépenses, la comparaison intercantonale n’ayant été qu’un moyen jugé efficace de justifier le préjugé.

Et c’est aussi une « fausse conclusion » que le grand argentier Maurice Tornay propose quand il dit: « Tous les domaines de l’Etat et des institutions sont concernés (= par les économies). L’accent sera mis sur les groupes de prestations dont les coûts sont les plus élevés en comparaison intercantonale. » S’il fallait vraiment économiser, la logique n’exige-t-elle pas qu’on examine quelles dépenses sont indispensables et lesquelles ont moins d’importance (un partisan de la laïcité peut par exemple entrer en discussion sur des dépenses élevées pour des affaires religieuses certes à préciser) ? Ne manque-t-il pas de bon sens, alors que le contexte et les besoins sont partout différents, de couper dans les dépenses seulement parce qu’elles sont plus élevées que celles des voisins, même si elles nous sont nécessaires?

L’éditorial de Jean-Yves Gabbud n’est pas plus satisfaisant. Une bonne partie de son argumentation soutenant les économies repose sur la classique comparaison (qui n’est pas raison) entre l’Etat et la famille. « Le gouvernement cantonal se retrouve dans la position d’un père de famille qui constate qu’il ne dépense pas plus que son voisin, mais qu’il n’arrive malgré tout pas à assumer ses dépenses, tout simplement parce que ses entrées financières ne sont pas les mêmes ». Il y a deux erreurs dans cette comparaison. D’abord, on l’a dit mille fois, un Etat n’est pas une famille. Cette dernière est un groupe privé, qui doit se soucier surtout de lui-même et qui pour cela dépend de ses propres ressources, d’un éventuel crédit bancaire et/ou d’aides de l’Etat. L’Etat est une vaste administration publique dont le but est d’assurer la conservation de la société et la solidarité entre ses membres (en aidant notamment les familles), et qui a pour cela de larges possibilités de se créer des ressources. En deuxième lieu, même si on accepte la comparaison avec le père de famille, on doit se demander si quand il veut faire une dépense, le premier geste du père de famille est de regarder ce que dépense son voisin afin de ne pas dépenser plus que lui. Le père de famille va plutôt chercher à dépenser ce qu’il estime justifié de dépenser, en essayant dans la mesure du possible d’obtenir du crédit. Ainsi les commentaires de Jean-Yves Gabbud ne sont qu’une eau bien peu courante apporté au moulin des économes patentés de l’idéologie néolibérale: deux belles « fausses analogies » ou « fausses ressemblances » entre l’Etat et la famille sont censées nous convaincre à peu de frais.

Notons aussi qu’à deux reprises il est fait allusion à la « spirale » des dettes et de l’endettement. Le terme « spirale » a un caractère effrayant, son seul usage espère obtenir l’adhésion à la réduction des dépenses: « renoncez à économiser, et vous serez donc pris dans la spirale des dettes ». On peint ici le « diable sur la muraille » par une expression évoquant une « pente fatale », une issue dramatique, en réalité incertaine, mais présentée comme inévitable.

A vrai dire, on pourrait résumer l’esprit des deux textes par l’excellent proverbe: « Quand on veut tuer son chien on dit qu’il a la gale ». Et sérieusement, peut-on croire que les finances cantonales ont la gale et accepter des arguments de piètre qualité qu’on peut ranger sans hésiter dans la catégorie des « sophismes », ces raisonnements qui ne sont corrects qu’en apparence ?

Pente fatale: Sans économies, c'est la terrible "spirale" de l'endettement !

Pente fatale: Sans économies, c’est la terrible « spirale » de l’endettement !

image: https://www.surlatoile.org/wiki/242703/pente-savonneuse

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