Appeler un chat un chat: des noms justes pour les partis politiques

Posted on 26 mai 2015

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XIII.3. « Tzeu lou dit : « Si le prince de Wei vous attendait pour régler avec vous les affaires publiques, à quoi donneriez-vous votre premier soin ? – A rendre à chaque chose son vrai nom », répondit le Maître. « Vraiment ? répliqua Tzeu lou. Maître, vous vous égarez loin du but. A quoi bon cette rectification des noms ? » Le Maître répondit : « Que tu es rustre ! Un homme honorable se garde de se prononcer sur ce qu’il ignore.
Si les noms ne sont pas ajustés, le langage n’est pas adéquat. Si le langage n’est pas adéquat, les choses ne peuvent être menées à bien. Si les choses ne peuvent être menées à bien, les bienséances et l’harmonie ne s’épanouissent guère. »

http://wengu.tartarie.com/Lunyu/Couvreur/Lunyu_13.htm

Ces paroles du sage Confucius résonnent avec une acuité particulière en année électorale quand on examine les noms des divers partis en lice. On est obligé de constater qu’ils sont souvent bien mal dénommés et que pour dissiper les malentendus, il serait bien utile de revoir leurs appellations. Ce petit article va tenter d’apporter quelques éclairages.

Le parti libéral-radical, d’abord, porte un nom bien étrange qui contient une contradiction. En effet on est ou libéral ou radical, et il est contradictoire d’être les deux en même temps. Les libéraux défendent la liberté la plus large possible, les radicaux, par souci de l’intérêt général, admettent des limitations à la liberté des libéraux. Alors qu’est-ce qu’un libéral-radical ? A recenser les positions du parti, on pourrait penser que libéral-radical signifie radicalement ou fondamentalement libéral, comme on dit un conservateur viscéral ou un contestataire intégral. Mais dans ce cas il ne faudrait pas mettre le trait d’union que le PLR affiche. Incontestablement, ce parti ne porte pas le nom qui lui convient (j’en proposerai un à la fin).

L’UDC, Union Démocratique du Centre, est encore plus mal désignée. Comment le plus à droite des grands partis suisses peut-il se dire du centre ? Quant au terme « démocratique », dans nos pays, il veut dire tant de choses qu’il n’a plus vraiment de sens: si ce parti est démocratique au sens du respect du processus électoral et du recours à la démocratie directe, il partage l’avis de tous les autres partis suisses, s’il veut suggérer autre chose, alors on attend de savoir quoi. Si la dénomination allemande SVP, Parti populaire suisse, est d’une certaine façon plus claire en mettant en évidence le peuple, on s’aperçoit aussi immédiatement du manque de précision du terme: de quel peuple s’agit-il, de tous les citoyens suisses, auquel cas ce parti ne peut parler en leur nom, des milieux populaires, mais dans ce cas le parti ne devrait pas tant se soucier des millionnaires, des Suisses les plus conservateurs, mais certains ne votent pas UDC, ou des électeurs UDC, mais dans ce cas son message ne s’adresse pas à tous les Suisses ?

Le Parti démocrate-chrétien porte une étiquette tout aussi ambiguë. Son nom indique qu’il s’adresse aux chrétiens qui soutiennent la démocratie. Mais d’abord le terme « chrétien » est très complexe, il y a diverses confessions chrétiennes, tous les chrétiens ne s’identifient pas à une confession établie, il y a diverses conceptions politiques se réclamant du christianisme (Léon XIII, le général Franco, Dom Helder Camara, George W. Bush se sont différemment réclamés du christianisme). Le mot « chrétien » n’amène donc aucune clarté. Quant au mot « démocrate », il est aussi imprécis que dans les autres partis qui en font usage, et s’il veut simplement dire que le PDC respecte la constitution du pays, il n’apprend pas grand-chose sur ses spécificités.

Le Parti socialiste est-il mieux nommé ? Certainement pas, car le socialisme est un mouvement des XIXème et XXème siècles dont l’objectif était le remplacement du capitalisme par un autre système économique. Le PS, malgré quelques vagues déclarations, ne se réclame plus de cet objectif et cherche essentiellement à atténuer les conséquences les plus antisociales du capitalisme. Le mot « socialiste » est donc largement usurpé. Dans ce sens, le terme allemand « social-démocrate » utilisé outre-Sarine est meilleur, car durant le XXème siècle, le mot « social-démocrate », qui était à l’origine un terme désignant un courant socialiste (influencé par le marxisme), en est venu à qualifier la ligne voulant accompagner de manière sociale les développements du capitalisme.

La palme du nom mal adapté revient sans doute à l’UDF, Union démocratique fédérale, pour désigner un parti chrétien conservateur. Ni le mot « démocratique » ni le mot « fédéral » ne renseignent le moins du monde sur les intentions de ce parti.

Y a-t-il des noms corrects ? Oui assurément. Et sans partialité, il faut reconnaître que la gauche radicale se place plutôt bien. Le PST (Parti suisse du Travail), se bat pour les travailleurs, le POP (Parti ouvrier et populaire) défend les ouvriers et le peuple au sens des moins favorisés (comme dans l’expression « milieux poulaires »), sans que le mot « populaire » soit ici ambigu, SolidaritéS lutte pour une société où règnerait une plus grande solidarité, le MPS (Mouvement pour le socialisme) affirme le passage à un système différent du capitalisme, comme la Gauche anticapitaliste ne cache pas le but qu’elle poursuit. En dehors de la gauche radicale, le Parti évangélique, annonce aussi clairement la couleur: la simple et claire référence à l’Evangile évite qu’on puisse douter de son orientation. Quant aux « Verts », si leur désignation est métaphorique, l’évocation du vert couleur d’une nature mieux respectée ne prête pas à confusion (comme l’expression Verts-libéraux présente de manière satisfaisante la combinaison, en tout cas souhaitée sinon réalisable, du souci de la nature avec la liberté des libéraux). Le PCS (Parti chrétien-social) mérite une mention: si le mot « chrétien » est ambigu comme chez les démocrates-chrétiens, le mot « social » ajoutait pourtant une utile indication sur l’orientation plus à gauche du parti; ces derniers temps il embrouille cependant les choses en ajoutant Centre-gauche à son nom; si cela signifie que les chrétiens-sociaux sont de centre-gauche, la précision n’est pas inutile, mais si les deux termes sont seulement conjoints, on se trouve devant un point d’interrogation: faut-il comprendre que ce petit parti fédère des chrétiens et des non-chrétiens de centre-gauche ?

Le problème de ces noms inadéquats est qu’on a l’impression qu’en votant pour le PS on vote pour un vrai changement de société, qu’en votant pour les libéraux-radicaux on vote pour un parti qui parle aussi pour les salariés, qu’en votant pour le PDC on manifeste sa fidélité au christianisme, et qu’en votant pour l’UDC on vote pour un parti défendant une sorte de bon sens profitable à tous.

Pour mettre un peu de lumière dans tout cela, je proposerai les noms suivants: pour le PLR, Parti libéral suisse, pour le PDC, Parti centriste (ou mieux social-libéral) suisse, pour l’UDC, Parti conservateur (ou nationaliste, voire conservateur-nationaliste) suisse, pour le PS, Parti social-démocrate suisse dans tout le pays.

Je me permets aussi une critique à l’égard du nom La Gauche, adopté par une partie de la gauche radicale suisse sur le modèle de l’allemande Die Linke (ou du Front de Gauche français). Ce nom ne me paraît pas heureux. Il manque de précision. Il ne tient pas compte du fait qu’en dehors des cercles militants de la gauche radicale, le mot gauche est encore largement utilisé pour nommer aussi les sociaux-démocrates. Quand on dit « La Gauche » on risque donc de passer simplement pour une partie du PS, ou alors d’être considéré comme une dissidence dont on ne sait pas à quoi elle sert. C’est pourquoi je pense qu’il faut ajouter quelque chose à « gauche » pour être clair: « gauche alternative » n’est pas idéal, car que veut dire exactement « alternatif » en politique ?, mais au moins le terme affirme la distinction d’avec le PS.

Si l’on souhaitait améliorer la démocratie on se soucierait davantage de ce genre de question au lieu de se soucier essentiellement de trouver un nom si possible attrape-tout et capable de convaincre aussi ceux dont on combat les intérêts ! Mais il est clair que les grands partis qui veulent ratisser large sont les derniers à vouloir faire ce ménage salutaire (et c’est peut-être aussi pourquoi il y a plus de vérité dans les noms des petites formations moins tétanisées par le souci de plaire).

L’aspect culturel des choses étant extrêmement important et le langage étant à la base de la culture, on ne saurait accorder trop d’attention aux termes qu’on utilise.

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Appeler un chat un chat pour ne pas prendre des vessies pour des lanternes

images: fr. wikipedia.org

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