Guillevic: le poète à l’écoute des choses

Posted on 26 mai 2015

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— Il s’est agi depuis toujours
De prendre pied,

De s’en tirer
Mieux que la main du menuisier
Avec le bois.

Eugène Guillevic, Art poétique

Eugène Guillevic est un poète français né à Carnac en 1907 et mort à Paris en 1997. Breton de naissance, il passe son enfance en Alsace où son père est gendarme et où il apprend l’allemand et l’alsacien. Entre 1926 et 1967, il travaillera dans l’administration, notamment à l’Inspection générale de l’Economie. Sympathisant communiste depuis la Guerre d’Espagne, il adhèrera au PC en 1942, sera proche de Paul Eluard et publiera dans la presse clandestine durant la guerre. Il restera membre du PC jusqu’en 1980.

Il a publié un grand nombre de recueils, dont Terraqué (1942), Exécutoire (1947), Terre à bonheur (1952), Carnac (1961), Avec (1966), Inclus (1973), Art poétique, poème 1985-1986 (1989), Quotidiennes, poèmes 1994-1996 (2002).

Dans les années 1940-1950, Guillevic se consacre à une poésie de combat sur laquelle il posera plus tard un regard critique: « Nous pensions animer la réalisation d’une autre société. Cette tâche nous requérait foncièrement, si bien que … je regardais la poésie sans passion, elle ne paraissait pas l’essentiel, ni d’une manière générale ni pour moi en particulier. Position exactement contraire à celle que j’ai maintenant. Je me vouais aux tâches du militant… » (Vivre en poésie, extrait cité par Bertrand Degott dans la Postface de Terre à bonheur, Seghers, 1951, 1985, 2004, collection Poésie d’abord, p. 133). Il me semble pourtant que Guillevic est sévère avec lui-même quand il parle d’environ dix ans de «  »basses eaux » poétiques », pendant lesquelles il était « coup(é) de (ses) sources profondes » (op. cit., pp. 134-135). La qualité de sa poésie subsiste, et son art ne se réduit jamais à de la simple propagande. Je cite deux beaux poèmes de cette époque qui sonnent toujours comme un encouragement dans le combat politique, et correspondent bien à l’esprit de Guillevic qui, selon Bertrand Degott, « n’a jamais cessé d’être l’écrivain de l' »envie de vivre » et des obstacles que lui oppose la vie » (op. cit., p. 145).

DOUCEUR

Je dis : douceur.

Je dis : douceur des mots
Quand tu rentres le soir du travail harassant
Et que des mots t’accueillent
Qui te donnent du temps.

Car on tue dans le monde
Et tout massacre nous vieillit.

Je dis : douceur,
Pensant aussi
À des feuilles en voie de sortir du bourgeon,
À des cieux, à de l’eau dans les journées d’été,
À des poignées de main.

Je dis : douceur, pensant aux heures d’amitié,
À des moments qui disent
Le temps de la douceur venant pour de bon,

Cet air tout neuf,
Qui pour durer s’installera.

Terre à bonheur- 1952
http://www.ac-guadeloupe.fr/circonscriptions/…/Textes_Guillevic.pdf

QUOI, FLEUR ?

Fleur,
Que se passe-t-il ?

As-tu besoin
De nos regards ?

Est-ce que c’est te montrer
Que tu désires ?

Veux-tu qu’on sache
Comment tu vis ?

Ce n’est pas te plaindre
Que tu veux.

Ce n’est pas pour ça
Que tu tends ainsi l’humide corolle.

Tu vas mourir, on le sait bien.
Mais ce sera après des heures,
De ta belle mort,

Fleur entre les fleurs,
Fleur comme sont les fleurs.

Et pourrais-tu dire
Que tu ne vis pas
Comme vivent les fleurs ?

Tu n’es pas maltraitée, pas écrasée
Par d’autres fleurs.

Tu n’es pas reléguée
Dans le manque à vivre

Comme le sont des hommes
Par d’autres hommes.

Terre à bonheur, Vouloir, Seghers, 1951, 1985, 2004, collection Poésie d’abord, pp. 67-68.

L’autre face de Guillevic, celle qu’il revendiqua de plus en plus, c’est une quête poétique de l’essentiel, avec une grande économie de mots, où dans un grand dépouillement, on va à la découverte des choses. Dans la Préface à Terraqué, suivi de Exécutoire (Editions Gallimard, 1945, 1947, 1968, coll. Poésie-Gallimard), Jacques Borel écrit: « Loin d’exiler le texte indéchiffrable du monde et, sans communication avec lui, de se renclore en eux-mêmes, ces mots, ce langage s’en prennent au monde, ils l’interrogent, ils le somment; interrogation, constat, ou amorce déjà d’une réponse, ils sont à la fois instrument de connaissance et exorcisme, savoir, élucidation, presque toucher, armes patientes du courage… » (p. 8). Et Luce Albertini-Guillevic dit: « Sa langue est simple. dense et c’est dans un lyrisme concentré que son poème déclare sa solidarité envers toute chose et toute vie… Guillevic est habité par la nécessité intérieure non pas de se dire, mais de dire le monde… » (pp. 13-14) (http://www.printempsdespoetes.com/index.php?url=poetheque/poetes_fiche.php&cle=754). Les choses auxquelles Guillevic nous introduit sont par exemple une armoire, des assiettes, de l’eau qui bout, deux bouteilles, une pomme, des tomates, une pierre, une maison de briques, une scie, une feuille dans le vent, une vitre givrée ou de la farine dans un moulin.

Prenez un toit de vieilles tuiles
un peu avant midi.
Placez tout à côté
un tilleul déjà grand
remué par le vent.
Mettez au-dessus d’eux
un ciel de bleu, lavé
par des nuages blancs.
Laissez-les faire.
Regardez-les.

Avec, Editions Gallimard, 1966
http://www.planetelieucommun.fr/http___www.planetelieucommun.fr/auteurs_-_Guillevic.html

***

Si un jour tu vois
Qu’une pierre te sourit,

Iras-tu le dire ?

Terraqué, Choses, Editions Gallimard, 1945, collection Poésie-Gallimard, p. 29.

***

Pour viatique on eût pris,
De peur des galaxies,
Un biscuit racorni
Rogné par les souris.

*
Il faudrait voir plus clair
Pour voir tous les objets
Comme entre eux ils se voient.

*
S’il faut rendre compte
Des beautés du monde,
On n’oubliera pas
Les moulins à vent

Que le vent détraque
Et qui nous oublient

Pour le vent, l’aurore et la liberté.

Exécutoire, Amulettes, op. cit., pp. 193 à 196.

***

Le soleil couchant,
Un plus long moment.

*

Le mur se fatiguait
Du soleil et du lierre.

*
C’est comme une orange,
C’est bon pour la main.

Exécutoire, Distiques, op. cit., pp. 206 à 209

guillevic

image: https://schabrieres.wordpress.com/2013/11/01/guillevic-poeme-1989-3/

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