Grèce juin 2015: le début de la fin de l’Europe néolibérale ?

Posted on 22 juin 2015

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Faire traîner les négociations, ignorer toutes les concessions faites par le gouvernement grec, imposer toujours de nouvelles exigences sous prétexte que ce n’est pas encore assez, user la résistance des Grecs et de leurs autorités démocratiquement choisies, voilà la stratégie rageante des sinistres institutions (UE, BCE, FMI) qui oppriment la Grèce. Sous la plume de Benito Perez, le Courrier du 18 juin 2015, rapportait de plus les conclusions de la commission internationale de la dette grecque, mandatée par le Parlement d’Athènes et constituée d’une trentaine d’experts. On y apprend que « la commission a déclaré une bonne part des créances « illégales », « illégitimes », voire « odieuses » ». En persistant dans leur attitude implacable, UE, BCE et FMI semblent avoir trois objectifs: satisfaire au maximum les créanciers avec une mentalité d’usurier, montrer clairement qu’il n’y a pas d’autre issue sur ce continent que le capitalisme néolibéral, montrer à tous les citoyens que l’UE ne tient aucun compte de la démocratie quand il s’agit de faire appliquer sa ligne économique et financière (« en février dernier, Juncker (le président de la Commission européenne) déclarait en effet que, face aux traités, il n’existait pas de démocratie », http://solidaire.org/articles/l-union-europeenne-veut-imposer-une-dictature-antisociale-la-grece)

On arrive bientôt à la date butoir du 30 juin où les bailleurs de fonds pourraient très bien suspendre tout crédit au pays, le mettant ainsi en défaut de paiement, ce qui le priverait de moyens financiers. Si c’était le cas commencerait alors le Grexit, ou sortie de la Grèce de l’euro, voire de l’UE.

Beaucoup mettent en évidence les désavantages d’une telle solution et pour la Grèce et pour le reste de l’Europe. Pourtant, si elle finissait par se réaliser, la responsabilité incomberait entièrement aux trois instances internationales qui, méticuleusement, détruisent peu à peu la Grèce. Et les conséquences pour ce pays pourraient ne pas être aussi graves que la presse europhile l’affirme.

L’économiste Jacques Sapir décrit ainsi ce qui se passerait concernant les banques, ce qui n’a rien de tragique:

« Dans une telle situation (= de sortie de l’euro), il y aura clairement une panique bancaire. Le gouvernement grec sera contraint de nationaliser (même temporairement) certaines banques et devra déclarer des «vacances bancaires» le temps que la situation s’éclaircisse. Il faudra aussi établir un contrôle des capitaux, sur le modèle de ce qui a été fait pour Chypre en 2013. »

Jacques Sapir explique aussi comment le gouvernement pourrait faire face à son manque de liquidités:

« Techniquement, le gouvernement grec peut émettre, par le biais du Ministère des Finances, des certificats de paiements destinés au paiement des pensions et des salaires des fonctionnaires, libellés en Euro, dont il garantirait le pouvoir libératoire en Grèce. »

Ce système pourrait aussi servir aux transactions des citoyens, et l’on voit que l’Argentine y a déjà eu recours (ainsi que la Californie en 2009):

« Les personnes physiques ou morales pourraient payer leurs impôts en certificats de paiement et ces derniers seraient utilisés pour tous les paiements courants de la vie quotidienne. C’est une solution qui a déjà été ouvertement envisagée et qui s’inspire de ce qui a été fait en Argentine au début des années 2000. »

(http://www.lefigaro.fr/vox/economie/2015/05/26/31007-20150526ARTFIG00284-sapir-le-defaut-de-paiement-de-la-grece-risque-d-entrainer-sa-sortie-de-la-
zone-euro.php)

Pascal de Lima évalue aussi d’une manière plutôt positive l’évolution globale après le Grexit:

« Certes une récession encore plus profonde est possible avec exclusion du financement des marchés financiers à cause du défaut probable officiel, mais une récession s’accompagne toujours d’une stabilisation et d’une reprise économique au bout de 6 mois après la sortie de la zone d’ancrage monétaire (reprise de la production, diversification de l’activité, reprise en main des affaires publiques…). Cette reprise économique est permise par des politiques économiques appropriées et non auto suicidaires. Les indépendances monétaire et budgétaire en somme. »

http://www.economiematin.fr/news-grece-sortie-zone-euro-debat-ideologie-monnaie-unique-crise-europe

On trouve aussi d’intéressantes analyses de Romaric Godin; la situation serait bien sûr problématique, mais elle ne serait pas inédite et les conséquences pourraient être maîtrisables:

« Du côté grec, le Grexit ne serait pas une partie de plaisir. Il faudrait en effet instaurer un contrôle des capitaux très étroit pour éviter une fuite des devises hors du pays. Ceci mettrait en danger les investissements dans le pays. Notons cependant que Chypre a instauré, au sein même de la zone euro, un tel contrôle et qu’un pays comme l’Islande (certes fort différent de la Grèce) a vu revenir les investisseurs étrangers malgré ce contrôle. Il faudrait aussi faire accepter la perte par les déposants et les épargnants d’une partie de leurs avoirs puisqu’ils seront redénominés en drachmes dévaluées. »

Concernant l’inflation:

« … (la Grèce) est en situation de déflation et les prix ont tendance à baisser. Le retour de l’inflation devrait redonner un peu d’air à l’économie locale. »

Concernant le budget:

« Le budget grec dispose d’un excédent primaire qui, certes, sera mis au défi en cas de récession. Mais si le gouvernement, comme c’est son intention, réforme l’administration, favorise les rentrées fiscales et n’abuse pas du financement monétaire de son déficit, le pays ne tombera pas dans l’hyperinflation. On peut ne pas y croire, mais c’est, notons-le, le programme de Syriza qui n’a jamais promis de creuser les déficits.
Par ailleurs, le pays a déjà beaucoup « ajusté »: le niveau d’équilibre de la nouvelle drachme devrait, une fois l’effet de « sanction » des marchés passé, prendre ce fait en compte s’il n’y a pas un abus de l’usage de la planche à billets. »

Enfin concernant l’aide extérieure:

« Surtout, une fois éjectée de la zone euro, la Grèce pourra réclamer une aide « extérieure » en Chine ou en Russie. … Avec une aide extérieure, le pays pourra évidemment mieux gérer le Grexit et même continuer à honorer, selon des modalités à définir, sa dette envers le FMI et les investisseurs privés. »

La conclusion de l’auteur qui, de mon côté, ne suscite aucun apitoiement sur la structure ennemie des peuples qu’on appelle UE:

« …face au choix, les Européens (c’est-à-dire les institutions de l’UE qui prétendent les représenter) pourraient penser avoir plus à perdre dans cette affaire que les Grecs qui, rappelons-le, viennent de connaître un enfer économique de cinq longues années. »

http://www.latribune.fr/actualites/economie/union-europeenne/20150211trib5ed2611cc/zone-euro-qui-a-le-plus-a-perdre-d-une-sortie-de-la-grece.html

Si les trois instances internationales ne font preuve d’aucune bonne volonté, si elles persistent à manifester leur mépris à l’égard des conditions de vie des Grecs et de leur choix démocratique, Syriza ne pourra que s’engager dans la rupture. Faire autrement serait pour elle trahir les engagements sur lesquels il a été élu et montrer au reste de l’Europe qu’il n’y a pas d’alternative progressiste au néolibéralisme. On dit que la majorité des Grecs souhaite rester dans l’euro et dans l’UE: c’est vrai mais les Grecs ont aussi désigné pour les représenter un gouvernement proposant des solutions aux graves problèmes du pays. Si l’on doit constater que la poursuite de l’appartenance à l’euro et à l’UE est la cause de ces problèmes, il est probable que la position des citoyens grecs serait modifiée (ce qui pourrait être établi par un référendum). Il me semble que si Syriza, face à l’intransigeance des partenaires, ne voulait pas s’engager dans la rupture, la seule option pour lui serait de quitter le gouvernement, car y rester en se soumettant serait démontrer que la gauche radicale n’a rien de mieux à offrir que les sociaux-démocrates alliés du capital. Mais cette démission, sans doute honnête, serait dramatique car elle ne laisserait aux peuples que le choix entre l’abstention résignée et le recours aux partis populistes de droite ou fascistes. Dans un régime d’oligarchie démocratique (voir post de la démocratie libérale à la démocratie populaire), avec des institutions (Commission, parlement) en mains néolibérales, avec un droit assurant le blocage (« Toute la perversité de l’ordre juridique européen tient au fait qu’aucun retour « en arrière » n’est possible. Pour modifier le traité de Lisbonne, l’unanimité des vingt-huit Etats membres est nécessaire. » Aurélien Bernier), il ne paraît pas exister le moindre espoir de pouvoir actuellement changer l’UE qui est une organisation coercitive d’imposition du néolibéralisme: elle est en train, la situation grecque l’illustre, de tout faire pour ligoter étroitement tous les pays pour leur ôter toute marge de manoeuvre. Le mieux pour construire à l’avenir une (con)fédération européenne démocratique et sociale est d’abolir l’union comme elle existe aujourd’hui: ce serait enfin le début de la possibilité retrouvée pour chaque pays d’évoluer de nouveau de manière autonome dans diverses directions opposées au néolibéralisme. Si un certain nombre de pays adoptaient des voies progressistes, il serait à terme envisageable de constituer des alliances progressistes comme en Amérique latine. Le Grexit serait ainsi un premier pas qui pourrait mettre en branle un processus heureux pour tout le continent. Encore une fois, cette issue ne sera que le résultat de longues années de gestion néolibérale et antisociale de l’Europe, et Syriza aura tout fait depuis janvier pour donner à Bruxelles l’occasion de changer même un peu. Mais on a bien l’impression que les limites de la bonne volonté grecque sont aujourd’hui atteintes. C’est bien sûr aux seuls Grecs qui sont en première ligne de décider ou non de la rupture: stupide et ridicule serait celui, vaguement concerné, qui oserait leur faire la leçon, mais si la situation reste bloquée, il se pourrait que le peuple grec, par le Grexit, montre une nouvelle voie favorable à d’autres pays de l’UE, asservis aujourd’hui aux banques, aux multinationales et aux intérêts du capitalisme mondialisé.

Conclusion: on entend ces dernières heures des propos optimistes sur un accord gagnant-gagnant entre la Grèce et les instances néolibérales. Oui bien sûr, on peut toujours l’espérer. Mais est-il possible de ne pas en douter ?

Alexis Tsipras en présence d'un des donneurs de leçons

Alexis Tsipras en présence d’un des donneurs de leçons


image: http://lucien-pons.over-blog.com/tag/la%20dette/

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