Pierre-Noël Giraud et les limites du libre-échange

Posted on 3 août 2015

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Le libre-échange: le bon sens nous le fait voir comme un système voulu d’abord par les pays riches capables d’exporter beaucoup dans des pays dont ils n’ont pas grand-chose, en tout cas de coûteux, à importer. L’Angleterre du XIXème siècle et les Etats-Unis d’aujourd’hui sont, dans ce sens, libre-échangistes. Mais il apparaît aussi comme un système que ces mêmes pays ont refusé durant toute la période où ils construisaient leur puissance économique, une construction dont ils estimaient que le protectionnisme devait la défendre contre la concurrence étrangère. Pourtant, de nos jours, la revendication d’un protectionnisme raisonnable, conjoint à un certain libre-échange, est devenue incongrue. Si l’on milite contre la mise en place par l’OMC d’un libre-échangisme sans mesure, on s’entend souvent reprocher, d’une manière peut-être justifiée, de n’être que des dénonciateurs patentés sans propositions alternatives, si ce n’est la taxe Tobin, qui n’est sans doute pas la panacée.

C’est pourquoi la lecture de « L’inégalité du monde, Economie du monde contemporain », de Pierre-Noël Giraud, est des plus intéressantes. L’auteur est de ceux qui ont quelque chose à proposer face au désordre de l’économie mondiale résultant en partie d’un libre-échange systématique et sans nuances ( oubliant le chapitre « risques du libre-échange » que tout manuel d’économie doit contenir !).

Son idée consiste à établir une balance entre l’intérêt des pays riches à maintenir des emplois stables et l’intérêt des pays pauvres à connaître un vrai développement. Pour y parvenir, il faut selon lui taxer les importations des pays pauvres pour éviter une partie des fermetures des fabriques de vêtements, de chaussures, de porcelaine, etc. des pays riches. Ainsi, en admettant qu’une paire de chaussures soit vendue 25.- CHF par un pays moins développé, le pays riche pourrait imposer une taxe équivalente sur le produit. Si le prix moyen des paires de chaussures fabriquées dans le pays riche est de 60.- CHF, la taxe qui porte le produit étranger à 50.- CHF permettra à un certain nombre d’entreprises du pays de soutenir la concurrence et moins d’emplois seront perdus.

Mais les pays pauvres ne sont pas oubliés. Les pays riches leur reverseraient le produit des taxes pour acheter auprès d’eux des biens d’équipement. Certes les pays riches y trouveraient leur compte en remplissant les carnets de commandes d’autres secteurs industriels, mais les pays pauvres seraient aussi largement bénéficiaires car un décollage économique moins dépendant de l’étranger, fondé sur des bases plus solides, leur serait ouvert. Les paires de chaussures non exportées vers les pays riches seraient écoulées dans le pays producteur ou dans des pays voisins de niveau de développement égal (à ce propos, l’auteur rappelle que l’enrichissement dû au libre-échange dans la Communauté européenne a surtout résulté de la relative égalité des pays membres). Ainsi, alors que des emplois divers et mieux payés seraient maintenus dans les pays riches, les pays pauvres développeraient leurs propres industries et seraient moins condamnés au rôle de pourvoyeurs de produits à basse valeur ajoutée. Le commerce se ferait au bénéfice de tous, pour le développement de chaque pays et non seulement pour celui des plus puissants.

Pierre-Noël Giraud relève le caractère inapplicable, pour l’instant, de ces mesures, tant du point de vue technique (à cause du degré déjà atteint par le libre-échange mondialisé), que politique (quel grand pays prendrait l’initiative d’une telle politique ?) et géopolitique (il n’y a pas de gouvernement mondial capable d’imposer les décisions profitables à tous).

Mais si logiquement les gouvernements, dans nos pays tout acquis aux vertus du libre-échange profitant aux grandes entreprises, ne sont guère intéressés par ces propositions, ne faut-il pas les mettre en discussion dans la population ?
Dans ce sens, Jacques Généreux écrivait dans un article d' »Alternatives économiques » de décembre 2001 (« OMC: quelles sont les urgences ? ») que malgré le bien-fondé de la demande d’une pause dans l’instauration du libre-échange généralisé, les gouvernements reflétaient une opinion publique plutôt favorable au souk de l’OMC, où chacun se laisse grignoter s’il peut (ou a l’impression de pouvoir) grignoter l’autre. Pour mon compte, je parlerais plutôt d’indifférence et de résignation que de soutien de l’opinion publique. Quand il n’y a pas intimidation ou quasi-contrainte, dans le cadre d’une propagande néolibérale dont le libre-échange illimité est l’une des pièces maîtresses. Pourtant où Jacques Généreux a certainement raison, c’est qu’il faut un travail auprès des citoyens. Mais pour que ce travail aille dans la bonne direction, il faut que des partis et des organisations inscrivent à leur programme des mesures novatrices dont celles de Pierre-Noël Giraud sont un bel exemple. Il serait alors plus facile, avec une alternative crédible, de convaincre l’opinion déçue par tant d’années passées sous le rouleau compresseur libéral que l’extension illimitée et inconditionnelle des échanges n’est pas la seule voie possible.

Dans sa politique internationale, un programme de gauche radicale doit comporter un engagement efficace pour combattre aussi bien les inégalités Nord-Sud que le déséquilibre de nos sociétés occidentales, qui résultent tous deux de ce triste partage des tâches voulue par le capitalisme international. Les mesures décrites par Pierre-Noël Giraud seraient sans doute parmi les plus intéressantes dans ces deux domaines. Permettant un décollage des pays peu développés, elle mettrait fin à leur situation néo-coloniale de fournisseurs de matières premières et à la pauvreté de leur population. Ce serait le meilleur instrument pour réduire ou interrompre l’afflux constant de réfugiés économiques qui face à l’absence de perspectives dans leur pays n’ont d’issue que l’émigration vers nos pays, parfois dans des conditions tragiques. Permettant le maintien dans le Nord de secteurs à moindre valeur ajoutée, ce serait aussi le meilleur instrument pour suspendre le déséquilibre des économies du Nord qui connaissent la disparition de nombreuses industries avec dans bien des régions (comme en France) les sombres conséquences du chômage et du désespoir.

1) Folio-Actuel, 1996.

Ce texte est une version remaniée d’un article rédigé il y quelques années lorsque je collaborais au Peuple valaisan.

Le libre-échange selon les capitalistes du Nord

Le libre-échange selon les capitalistes du Nord


image: gauche-anticapitaliste.ch

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