Grèce août 2015: la gauche radicale n’oublie pas ses engagements

Posted on 24 août 2015

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Ainsi Alexis Tsipras a présenté sa démission et souhaité de nouvelles élections aux alentours du 20 septembre. Selon Le Courrier du 21 août 2015 (Michel Henry, Alexis Tsipras démissionne), il a déclaré: « Contrairement à ceux qui pensent qu’ils doivent garder leur place, moi je suis dans l’obligation de vous soumettre mon bilan, positif et négatif, mes erreurs et mes succès ». Même si cette initiative s’impose à lui du fait de la perte de sa majorité parlementaire et qu’elle comporte des calculs dans le but de se maintenir au pouvoir en septembre, il faut aussi reconnaître qu’Alexis Tsipras fait preuve d’honnêteté. Depuis janvier, il a négocié avec l’UE, mais l’issue de toutes ses démarches, dès juillet dernier, a consisté dans une soumission ne respectant pas les engagements pris en janvier par Syriza pour contrer l’austérité et qui ont été de nouveau approuvés par le peuple grec lors du référendum du 5 juillet. Au vu de l’écart entre le mandat anti-austérité reçu dans les urnes et le plan d’austérité qui vient d’être adopté par le Parlement grec (avec l’appui des partis pro-austérité désavoués en janvier et en juillet), il est juste que le Premier Ministre en appelle à une nouvelle consultation des citoyen-ne-s.

En effet le 14 août dernier, une majorité du Parlement grec (obtenue grâce à l’opposition et avec la défection d’une quarantaine de députés de Syriza) a voté un plan ouvrant sur une aide financière conditionnée par le maintien de la politique d’austérité. Le plan d’aide de l’UE pourrait aller jusqu’à 86 milliards d’euros en trois ans, dont Athènes recevra 23 milliards avant la fin août et 10 milliards immédiatement, dont plus de 3 milliards serviront à rembourser la Banque centrale européenne. En échange, un mémorandum néolibéral de 400 pages impose des coupes dans les dépenses de santé, le gel de la pension de retraite minimum, la retraite à 67 ans, la libéralisation du marché de l’énergie, des services, une augmentation de la TVA, l’abrogation d’une loi défavorable aux employeurs, des privatisations (14 aéroports régionaux acquis par l’allemand Fraport allié à un groupe familial grec, les ports de Thessalonique et du Pirée, le réseau de distribution électrique, la compagnie nationale des chemins de fer). Sont aussi prévus des contrôles de la part de l’UE, de la BCE, du Mécanisme européen de stabilité et du FMI encore plus exigeants qu’auparavant. En revanche un silence total règne sur la restructuration de la dette qui permettrait au pays de sortir la tête de l’eau (voir: La Grèce plus que jamais sous tutelle, Le Courrier, 15 juin 2015; http://alencontre.org/europe/grece-le-gouvernement-tsipras-et-le-mou.html#more-29952; http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/08/13/tout-savoir-sur-l-accord-trouve-entre-la-grece-et-ses-creanciers-pour-le-3eme-plan-d-aide_4724125_3234.html). Zoé Konstantopoulou, présidente du Parlement, a déclaré à ce propos: « Le gouvernement donne les clefs de la Grèce à la Troïka, avec sa souveraineté et ses richesses nationales » (Benito Perez, Créanciers et Grecs se rabibochent, Syriza se déchire, 15 août 2015). Kostas Issychos, un ex-ministre opposé au traité, affirme: « Nous sommes en contradiction avec notre mandat électoral et l’agenda social que nous avions fixé » (Fabien Perrier, En Grèce, l’accord fait enrager des élus de Syriza, Le Temps, 12 août 2015).

Face à ce qui apparaît comme un désastre, on se pose la question de savoir pourquoi Alexis Tsipras en est arrivé là. On ne peut que constater son obstination à ne pas envisager une solution en dehors de l’euro (cette position caractérise une partie de la gauche radicale européenne idéologiquement attachée à l’unification du continent). Une remarquable analyse de la position des membres du gouvernement issus de Syriza a été publiée par Antonis Ntavanellos et j’en donne un extrait: « Le congrès fondateur de SYRIZA [2013] a préparé un plan adopté par la majorité. Celui-ci prévoyait: des réformes en faveur des classes laborieuses et populaires [telles que définies dans le programme de Thessalonique de septembre 2014], ce qui impliquait des «actions unilatérales» qui auraient conduit à la formation autour du gouvernement d’une solide alliance sociale de gauche. Le financement de ce programme se serait effectué à partir de ressources résultant du non-service de la dette (dans une perspective de la suppression de l’essentiel de cette dernière); cela s’accompagnant d’une forte imposition du capital et de la richesse accumulée, en combattant la fraude et l’évasion fiscales des capitalistes, ainsi qu’une annulation des privatisations. Le rapport entre ce programme et  la «mondialisation» s’exprimait dans le slogan: «Pas de sacrifice pour l’euro». Cela laissait ouverte la perspective de «négociations», mais s’appuyant sur une politique radicale d’affrontement et de clivages au sein même du pays et en laissant ouverte la possibilité de rupture avec la direction de l’Eurozone face au dilemme entre la défense de la population et le maintien dans l’euro./ Aujourd’hui, nous ne savons pas si cette politique définie lors du congrès de fondation était correcte, nous ne savons pas si elle consistait en une «alternative» face à Merkel et Schäuble. Et cela pour une raison: parce que cette politique a été abandonnée le jour après les élections, parce qu’elle a été annulée par un «parti clos au sein du parti» qui a décidé unilatéralement et sans l’approbation d’une instance majeure du parti [Comité central ou Congrès] de se consacrer exclusivement à une politique de négociation avec les créanciers, en faisant appel strictement à une tactique visant à se consolider face aux «institutions» [BCE, Commission européenne, FMI]. Cela dans l’espoir d’obtenir un compromis honorable, à adopter sans hésiter et sans prendre de précautions pour rester «à tout prix dans la zone euro». » http://blogs.mediapart.fr/blog/monica-m/080815/non-la-mutation-memorandaire-de-syriza

Quoi qu’il en soit de la position d’Alexis Tsipras et de ses partisans, Jacques Sapir mentionne les résultats d’un sondage effectué fin juillet en Grèce et qui montre, en même temps qu’un jugement critique nuancé à l’égard du gouvernement actuel, un net progrès de l’idée de sortie de l’euro dans la population. Ainsi 83 % des personnes interrogées estiment que Syriza a abandonné son programme électoral, 76 % pensent que le gouvernement a capitulé devant les créanciers, 73 % jugent que le récent accord n’améliorera pas la situation, 36 % pensent qu’il faudrait sortir de l’euro (face à 41 % qui veulent y rester), alors qu’à la fin juin 75 % s’opposaient à une sortie. Il faut pourtant relever qu’en cas d’élection, Syriza reste toujours de loin le parti préféré des Grecs avec plus de 33 % des intentions de vote, ce qui justifie la confiance d’Alexis Tsipras pour le mois de septembre. Voir: http://russeurope.hypotheses.org/4179. Ainsi le peuple grec semble de plus en plus envisager le Grexit et même si le gouvernement est toujours dirigé par Alexis Tsipras et que ce dernier serait réticent à aller dans ce sens, c’est l’évolution même de l’opinion qui pourrait amener un changement de politique.

En tout cas face au maintien par Alexis Tsipras de la ligne européenne austéritaire, la gauche de Syriza est en train de s’organiser: « … l’ex-ministre Panagiotis Lafazanis, leader du courant Plateforme de gauche, a lancé … un appel pressant à une recomposition politique à la gauche de Syriza. Signé par des militants de plusieurs mouvements anticapitalistes, le texte paru dans le journal Iskra veut traduire politiquement le non des Grecs au référendum du 5 juillet. Concrètement, cette recomposition s’appuierait sur des comités locaux anti-austérité fédérés au sein d’un mouvement national…. » http://www.lecourrier.ch/131974/creanciers_et_grecs_se_rabibochent_syriza_se_dechire. Suite à la démission du Premier Ministre, cet appel s’est déjà concrétisé le 21 août, en vue de fonder un nouveau parti, par la constitution d’un groupe distinct de Syriza au Parlement, comprenant 25 députés, s’appelant l’Unité populaire et voulant continuer la résistance aux diktats néolibéraux extérieurs. Panagiotis Lafazanis est à la tête du groupe, et l’on peut espérer que Yanis Varoufakis et Zoé Konstantopoulou le rejoindront pour lui apporter la valeur et le poids de leurs personnalités. L’avenir dira ce qu’il adviendra de cette formation en devenir, des alliances qu’elle pourra éventuellement passer avec d’autres forces de gauche, de l’impact qu’elle aura lors des prochaines élections et de l’influence qu’elle pourra exercer sur les futurs choix politiques de la Grèce. Il est en tout cas important qu’une opposition de gauche à la ligne du gouvernement soit ainsi renforcée, éloignant le danger qu’Aube dorée apparaisse comme le principal recours face à l’austérité.

Je conclurai en citant un extrait d’une contribution du député de Syriza Costas Lapavitsas, parue dans solidaritéS du 19 août 2015: « Nous réussirons un changement radical en Grèce, un changement radical en Europe, et nous le ferons de l’intérieur de la zone euro. Voilà quelle était la stratégie. Eh bien, ce n’est pas possible. Un point, c’est tout. Les derniers mois ont démontré que ce n’était tout simplement pas possible… (Avec l’euro,) (o)n a affaire à un mécanisme institutionnel, à une union monétaire, à un ensemble hiérarchique qui agit dans l’intérêt des grandes entreprises et d’un petit nombre de pays membres. Voilà la nature de l’Union économique et monétaire…. Nous devons… concevoir un programme compatible avec nos valeurs, nos objectifs et le discours que nous avons tenu au peuple grec depuis tout ce temps, depuis toutes ces années. Et ce programme radical est impossible sans une sortie de l’euro. La seule chose à quoi nous devions vraiment travailler, c’est au développement d’un plan de sortie de l’euro qui nous permettra de mettre en oeuvre notre programme. C’est si évident que je suis stupéfait qu’on ne l’ait toujours pas compris après cinq mois d’échec des négociations. » Voilà des propos qui semblent marqués autant par la lucidité que par la clarté, et que la gauche de Syriza est en train de placer au coeur de ses préoccupations !

OXI: Non à l'austérité

OXI: Non à l’austérité


image: oeuvre de Chantal Montellier parue dans http://www.humanite.fr/resistance-nous-en-appelons-aux-peuples-deurope-578646

Zoé Konstantopoulou

Zoé Konstantopoulou


image: http://www.humanite.fr/grece-une-strategie-dasphyxie-et-de-totalitarisme-economique-575821

Panagiotis Lafazanis

Panagiotis Lafazanis


image: http://tendanceclaire.npa.free.fr/breve.php?id=12192

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