Start-up prometteuses: à quoi servent-elles ?

Posted on 13 septembre 2015

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Dans un article paru dans le Temps le 3 septembre 2015 (Valère Gogniat, Business Insider sélectionne les start-up suisses les plus prometteuses), on est renseigné sur un certain nombre d’activités économiques qui ont actuellement le vent en poupe, mais qui peuvent tout de même laisser songeur quant à leur signification et à leur utilité.

Douze start-up suisses sont citées, ayant été complimentées par un site américain (on notera que presque toutes ces sociétés portent un nom anglais), et sur la même page (Dejan Nikolic, Les dix conseils à l’américaine pour lancer sa société), on apprend que de jeunes Suisses ont été reçus en Californie pour boire l’esprit start- up aux inévitables sources vives américaines (sans doute miraculeuses)…

Les produits de ces entreprises dynamiques ne sont pas tous d’une incontestable utilité.

Une de ces sart up, InSphero, produit certes des micro-foies et des micro-tissus qui pourront être utilisés semble-t-il à bon escient pour tester de nouveaux médicaments. Et une autre, Uepaa ! a mis au point une application permettant d’envoyer des signaux de détresse quand il n’y a pas de réseau téléphonique. Si l’existence d’un tel système n’incite pas à prendre davantage de risques inconsidérés, on peut le juger utile. Une troisième, TrekkSoft fournit des moyens informatiques à des tours-opérateurs et des guides, ce qui, si la tendance du tourisme à devenir envahissant n’est pas trop renforcée, peut faciliter la tâche des professionnels de cette branche. Une quatrième société, House Trip, mérite la même évaluation que la précédente, car elle propose des appartements de vacances à louer dans toute l’Europe.

Les huit autres sociétés en revanche laissent plus sceptique. ProtonMail et Silent Circle s’intéressent à sécuriser les messages téléphoniques. Il est certes intéressant dans ce monde où l’on est si facilement espionné de pouvoir maintenir la confidentialité des communications. Mais de telles précautions ne sont-elles pas nécessaires du fait de l’inflation des appels ? Et une meilleure solution ne consisterait-elle pas à commencer par moins téléphoner ? Il semble qu’on se trouve ici dans cette étrange culture où l’on entretient les abus pour avoir l’occasion de vendre ensuite une profusion de moyens de les réparer. SenseFly travaille dans le domaine contestable des drones, dont il n’est sans doute pas souhaitable qu’ils se multiplient: on parle des dangers qu’ils peuvent faire courir à la vie privée et on en fait des usages aussi fantaisistes que par exemple la livraison de pizzas comme on l’a vu en Russie (voir: http://www.lefigaro.fr/secteur/high-tech/2014/06/24/32001-20140624ARTFIG00321-une-entreprise-russe-lance-les-livraisons-de-pizza-par-drone.php) ! Une start up s’inscrit dans les débordements de la société de consommation: DeinDeal offre des produits et services à prix réduits (on sait le tort que ces réductions de prix cause à de nombreux commerces). On ne voit pas très bien en quoi le projet de Dacuda, démocratiser la modélisation en trois dimensions, est utile, bien que cette technique, aux mains des spécialistes, ait beaucoup à apporter: il est lassant qu’on veuille sans cesse « démocratiser », c’est-à-dire faire de l’argent en accroissant la clientèle, dans des secteurs où le bon travail doit être exécuté par des professionnels. Newscron en permettant d’accéder à quantité de journaux et à classer les articles par catégories n’est sans doute pas sans valeur, mais quand on croule déjà sous les informations et que les divers journaux sérieux qui exigent une lecture attentive connaissent des difficultés, ce genre de service incitant à la consommation quantitative et à la consultation rapide est-il vraiment celui dont on a besoin ? La société Gamaya emploie aussi des drones, mais on pourrait juger cela appréciable car ils servent à informer les agriculteurs sur les sols ou la végétation: ce qui rend réticent c’est pourtant le fait que sans cela on avait déjà depuis des décennies réussi à obtenir des cultures très productives, alors pourquoi rajouter de nouvelles technologies sans nécessité ? Quant à Gbanga, c’est une entreprise consacrée aux jeux vidéo: vive les jeux, bien sûr, mais ne pourrait-on pas de nouveau jouer à des jeux plus simples et plus humains sans développer pour eux des technologies avancées ?

Cette liste à vrai dire renforce mon technoscepticisme. Certes on a souvent réalisé des progrès technologiques au cours de l’histoire, et si l’on ne conteste pas l’invention de la machine à vapeur, on pourrait conclure qu’il n’y a pas de raison de résister aujourd’hui à l’inflation des téléphones portables, des ordinateurs et des robots qui pointent à l’horizon. Mais il me semble qu’un saut qualitatif s’est produit entre la plupart des inventions effectuées entre le XVIIème et la fin du XXème siècle et celles qui se multiplient depuis une trentaine d’années. Les machines du XVIIIème siècle servaient bien sûr en augmentant la production à enrichir les capitalistes de l’époque, mais en même temps elles permettaient de produire en quantité des biens très utiles tels par exemple des vêtements. Aujourd’hui, il semble bien que dans les pays technologiquement avancés, on obtient facilement tout ce dont on a besoin (du chauffage à la machine à laver en passant par l’aspirateur) avec les technologies de l’époque antérieure. On a vraiment l’impression que les inventions présentes n’ont plus pour fonction que d’assurer la croissance et les profits des bénéficiaires du système capitaliste tout en fabriquant de faux besoins pour combler le vide des sociétés modernes, et qu’elles ne sont plus du tout régies par une logique d’utilité. Et quand pour arriver à cette seule fin de prolonger un système déshumanisé, les nouvelles technologies mettent de plus en danger la nature par épuisement des ressources et activités polluantes, on ne peut qu’en appeler à une réévaluation des fondements sur lesquels reposent notre recherche et notre économie.

Les start up mentionnées dans l’article du Temps, même si elles peuvent produire à l’occasion des biens utiles, ne semblent pas en avoir fait leur objectif. Aucun produit n’est destiné par exemple à diminuer la pénibilité du travail sur les chantiers. Les objets fabriqués s’intègrent totalement dans la nouvelle logique d’entretien du système: lancer un quelconque produit, faire en sorte à coup de trucs publicitaires qu’il se diffuse et encaisser les dividendes, sans songer nullement au sens et à la valeur de ce qui est fait, ni aux conséquences en termes environnementaux, sociaux et moraux. C’est désolant, et si c’est cela la fameuse « innovation » que tant de programmes politiques se proposent de soutenir, alors cessons d’innover (ou comprenons qu’il est des « innovations » d’un autre genre, esthétiques ou spirituelles, dont on nentend très peu parler parce qu’elles ne rapportent pas d’argent) !

On peut aussi signaler que toutes ces activités ne sont pas bon marché. Pour les entreprises qui ont mentionné des chiffres, on peut déjà trouver des levées de fonds de plus de 150 millions de dollars. Si l’on finance sans problème le nécessaire, on peut dépenser grassement pour le superflu. Mais quand dans nos sociétés on commence à nous dire qu’on n’a plus assez de moyens pour l’éducation, les assurances sociales ou la desserte par la poste des régions reculées, ne serait-il pas indiqué d’orienter autrement les mises de fonds que vers les drones commerciaux ou les sytèmes cryptant les communications téléphoniques ?

A coup d' »innovations » comme celles décrites par le Temps, on ne cesse de développer, en apprentis sorciers, des objets qui très souvent nous oppriment, et l’on persiste à s’abrutir par de longues journées de travail avec comme principale perspective de permettre à des jeunes très qualifiés ayant le sens du business d’accumuler des millions qui en général n’amélioreront la qualité de vie de personne.
Alors, messieurs les « jeunes entrepreneurs », un peu de réflexion (non californienne) s’il-vous-plaît !

Les utopies proposent assurément des points de vue pleins de sagesse dont on peut s’inspirer. Je terminerai ainsi par cette excellente citation de Thomas More concernant la journée de six heures de travail liée à une production définie selon l’utilité:

« Les Utopiens divisent l’intervalle d’un jour et d’une nuit en vingt-quatre heures égales. Six heures sont employées aux travaux matériels, en voici la distribution :
Trois heures de travail avant midi, puis dîner. Après midi, deux heures de repos, trois heures de travail, puis souper….
On me dira peut-être : Six heures de travail par jour ne suffisent pas aux besoins de la consommation publique, et l’Utopie doit être un pays très misérable….
Considérez aussi combien peu de ceux qui travaillent sont employés en choses vraiment nécessaires. Car, dans ce siècle d’argent, où l’argent est le dieu et la mesure universelle, une foule d’arts vains et frivoles s’exercent uniquement au service du luxe et du dérèglement….
Supposez donc qu’on fasse travailler utilement ceux qui ne produisent que des objets de luxe et ceux qui ne produisent rien, tout en mangeant chacun le travail et la part de deux bons ouvriers ; alors vous concevrez sans peine qu’ils auront plus de temps qu’il n’en faut pour fournir aux nécessités, aux commodités et même aux plaisirs de la vie, j’entends les plaisirs fondés sur la nature et la vérité. »

http://classiques.uqac.ca/classiques/More_thomas/l_utopie/utopie_Ed_fr_1842.pdf

Bouteille renversée pour un monde à l'envers

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image: http://zizitop.eklablog.net/les-grandes-inventions-a106475944?noajax&mobile=1

Ventilateur fleur USB

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