Elections fédérales 2015 en Valais: des affiches sans politique

Posted on 3 octobre 2015

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La campagne pour les élections fédérales bat actuellement son plein en Valais… à condition qu’on y trouve quelque chose de plein !

Même si une campagne ne se limite pas aux affiches placardées sur les murs et grillages, le style des affiches est tout de même significatif de l’esprit général. Et cette année, un rapide examen des affiches présentées suffit à conclure à leur caractère presque totalement affligeant du point de vue politique. En effet on a l’impression que d’un accord presque unanime il a été décidé qu’on ne ferait pas de politique dans ce secteur de la propagande électorale. On dit souvent que les élections communales ou celles pour le Conseil d’Etat sont faites pour la personnalisation et pour la diminution du rôle des orientations politiques (ce qui est contestable), mais on semble aussi dire que la politique retrouve ses droits pour élire des députés. Cette année, la politique a aussi été le plus souvent éliminée des affiches de la campagne pour le Parlement fédéral.

J’ai observé (non sans amusement) le contenu d’une trentaine d’affiches: le souci des candidat-e-s est assurément d’empêcher de penser qu’ils ont des idées et des programmes à défendre. A tel point que pour finir, à voir ces affiches au milieu des affiches publicitaires et si semblables à elles, on se dit qu’on a plutôt l’envie de voter pour Visilab !

La palme revient sans doute au médecin UDC haut-valaisan Patrick Hildbrand, qui non seulement réduit la définition de son projet à un émotionnel « Mon coeur bat pour le Valais » (il doit avoir un coeur sacrément gros pour irriguer tout un canton), mais trouve encore le moyen de ne pas mentionner le parti qui le fait figurer sur sa liste, ce qui est indélicat aussi bien pour les citoyen-ne-s maintenu-e-s dans l’ignorance que pour son parti. Mais la réduction des idées à la dimension personnelle est largement utilisée dans presque tous les partis (PDC: « Généreuse, motivée, batttante » (Géraldine Marchand Balet)- « Attentif et mesuré » (Patrice Clivaz)- « En toute franchise » (David Théoduloz)- Expérimentée, influente, compétente (Viola Amherd), PS: « Expérience & engagement » (Thomas Burgener), PLR: « Un homme d’action à Berne » (Pierre-Alain Grichting)). Une caractéristique de l’usage de traits personnels est qu’il est une pétition de principe, où l’intéressé affirme lui-même des qualités qu’il est censé avoir sans fournir de témoignages d’autres personnes témoignant qu’il les a effectivement, selon le proverbe patois « Gaba té gnon té gabe » (Complimente-toi si les autres ne le font pas). Dans le registre de la personnalisation, j’ai relevé deux affiches PDC qui méritent mention. Roberto Schmidt fait particulièrement fort: son « Un des nôtres … de nouveau à Berne » signale que sa principale qualité personnelle est d’être un « vrai Valaisan », selon le principe « Ah il est des nôtres » qui doit faire tomber toutes les réticences. Un choix plus objectif est celui de Thomas Egger (PDC) qui se contente de mentionner sa fonction de directeur du Groupement suisse pour les régions de montagne. De ce point de vue, on peut également citer Jean-Juc Addor (UDC) qui renonce à tout slogan, semblant lancer un « si vous trouvez que j’ai une bonne tête, votez pour moi » (mais il n’a rien arrangé dans une autre affiche où il ajoute le slogan « Oser dire, oser faire », ce qui n’est pas totalement rassurant, car que va-t-il dire et que va-t-il faire ?).

Une autre ligne sans référence politique est l’adoption d’un slogan vide de sens, choisi peut-être pour sa sonorité ou par association d’idées ou en vertu d’une allusion compréhensible seulement par les personnes concernées et leurs proches. Tous les partis s’y sont mis (PDC: « L’avenir pour énergie » (Blaise Lovisa), « Poursuivre la voie » (qui mérite une mention spéciale) (Yannick Buttet), « Au sommet pour le Valais » (Benjamin Roduit)- UDC: « L’heure est venue » (Franz Ruppen), « Le bon sens à Berne » (Jérôme Desmeules)- PLR: « Le Valais dans la Suisse » (Léonard Bender)). Décidément tous ces slogans sont « dépourvus de sens »: avoir l’avenir pour énergie, qu’est-ce ?, une présence électronique du futur qui n’existe pas pour dynamiser notre système nerveux ?, poursuivre la voie, quelle voie, celle dont parle la philosophie chinoise, la voie des bilatérales, la voie de chemin de fer Monthey-Thonon ? , être au sommet, au sommet de quoi ? des montagnes, du parlement fédéral (donc pour cela il faut être président du Conseil national) ?, l’heure est venue, pour quoi ? pour être élu, pour que son parti l’emporte, pour que s’installe la cité radieuse, pour faire une partie de jass ? le bon sens, quel bon sens ? tout le monde prétend en avoir, en quoi le sien serait-il préférable à celui des autres ? et « Le Valais dans la Suisse », cela signifie-t-il qu’il pourrait aussi se trouver en Italie, en France, sur la Lune ou être indépendant ?

Si quelques slogans dépassent un peu ce niveau d’insignifiance politique, c’est pour donner des ébauches d’idées extrêmemement vagues dont on ne peut pas faire grand-chose. Ainsi le « Ensemble pour donner une nouvelle image du Valais » de Robert Métrailler (Centre Gauche-PCS) signifie bien que le PCS serait un nouveau parti représentant le Valais à Berne, mais en quoi serait-ce un argument politique pour le choisir ? L’affiche commune du PCS, « Dessinons ensemble des projets pour demain » est encore plus vague, car des projets, tout le monde en a, et leurs couleurs peuvent aller du rouge au vert en passant par le brun. Le « Libres et responsables » de l’affiche de groupe du PLR énonce bien deux traits dont les libéraux-radicaux se réclament, mais qu’est-ce que cela veut dire ?… « libre » est un des concepts les plus ambigus qui existe, et « responsables » est aussi employé dans cent circonstances avec des nuances différentes. Quant au « Changer d’air » des Verts, s’il est poétiquement bien trouvé, il a peu de sens, sinon que ce parti se préoccupe d’un environnement respirable (auquel cas « changer l’air » aurait d’ailleurs été plus clair), et que, au sens figuré, il veut changer les mentalités (mais en quoi ?). De même les affiches personnelles de Beat Rieder « Défenseur de nos valeurs », « Défenseur de notre économie », « Défenseur de notre art de vivre » (décidément c’est beaucoup pour les épaules d’un seul homme) rappellent bien un programme axé sur la défense du pays, mais il est assurément bien imprécis: du moment que les Valaisans n’ont pas tous les mêmes valeurs, que signifie « défenseur de nos valeurs » ? Et du moment que l’économie valaisanne est constituée aussi bien de fermes pratiquant l’agriculture de montagne que de start up dont les intérêts ne convergent pas nécessairement, que signifie « défenseur de notre économie ?

Les affiches présentant des idées sont rares (moins de cinq). Si je devais donner un prix, je l’attribuerais aux Jeunes libéraux-radicaux: leur « pour un Valais libre et responsable, Diriger moins, gouverner mieux » contient sans ambiguïté un projet de désengagement de l’Etat, et quand on lit leur affiche, on sait le type de société qu’ils défendent. Le PS ne fait pas trop mal non plus avec « L’humain d’abord » (emprunté au Front de Gauche français et dont on saisit le sens: faire passer le respect de l’homme avant les intérêts économiques capitalistes) (Mathias Reynard), tout de même meilleur que le pas trop mauvais « Vos préoccupations sont les miennes » (évoquant clairement l’idéal d’une démocratie participative, dont on voit cependant mal comment le candidat veut la mettre concrètement en oeuvre) (Gaël Bourgeois). Le PS réutilise d’autre part le slogan national du PS « Pour tous sans privilèges », qui défend clairement l’égalité.

Sans aucun doute, une affiche électorale n’est pas un catalogue de propositions. L’efficacité recommande d’être bref. Mais bref ne signifie pas ne rien dire des idées qu’on défend, pour rallier sournoisement le plus possible d’électeurs-trices en laissant croire qu’avec sa bonne tête, ses qualités autoproclamées ou une formule qui sonne bien (mais « ne mange pas de pain ». selon la formule consacrée), on a les mêmes idées qu’eux-elles. Un candidat PDC pourrait dire « Pour réconcilier l’économie et le social », un PLR pourrait dire « Pour que les riches paient moins d’impôts », un PS pourrait affirmer « Pour qu’on maintienne un système social pour tous les besoins de la vie ». Si La Gauche valaisanne alternative s’était présentée cette année et que j’avais figuré sur sa liste, j’aurais souhaité qu’on écrive sur notre affiche: « Pour que les salariés aient plus à dire face aux patrons ».

En conclusion, il faut bien sûr indiquer qu’on ne va pas conclure de la médiocrité politique des affiches à la médiocrité des candidat-e-s. Un certain nombre d’entre eux-elles sont certainement très compétent-e-s. D’autre part, quoi qu’on fasse pour gommer les différences et transformer le débat politique en galerie de portraits, les oppositions entre les intérêts défendus par les divers partis demeurent et, quelle que soit la qualité des campagnes et même quels que soient les candidats, les salariés, du privé comme du public, seront toujours bien inspirés de voter pour des partis de gauche (la droite, quoi qu’elle dise, n’étant fondamentalement pas faite pour les défendre). Enfin, on se demandera quand même pourquoi une telle mode se répand chez les politiciens de ne plus faire de politique au profit d’un électoralisme plat et profondément anti-démocratique (car méprisant les électeurs-trices), et pourquoi si peu y résistent. Car se montrer en hommes et femmes de projets ne nuirait pas à ceux qui ont des chances d’être élus et montrerait que les autres ont au moins une certaine idée de ce qu’ils comptent apporter à la société.

Sur ce, bonne élection. Et lorsqu’on s’apprête à voter, qu’on ne se demande pas : « est-il sympathique ? » ou « est-il expérimenté ? », mais « sympathique ou expérimenté, va-t-il me défendre ou va-t-il défendre ceux qui cherchent à m’affaiblir car leurs intérêts sont tout différents des miens ? »

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image: http://acturatons.blogspot.ch/2015/03/eclipse-electorale-la-lune-se-rebiffe.html

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