La révolte des Penn Sardin (Douarnenez 1924)

Posted on 27 février 2016

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Douarnenez, ville du Finistère en Bretagne, actuellement peuplée de près de 15000 habitants, devint au XIXème siècle le premier port sardinier de France, où l’on emboîtait aussi les sardines.

Carteroute29 https://fr.wikipedia.org/wiki/Portail:Finistère/Carte

En 1900, on comptait 5600 marins pêcheurs, et 26 conserveries employaient près de 3000 personnes, en majorité des femmes. La vie était difficile, « Les pêcheurs de Douarnenez et Concarneau habitent presque tous dans de grands et nauséabondes casernes ouvrières (…). L’odeur de ces chambres, habitées souvent par quatre à six personnes, n’a pas d’équivalent. L’âcre saveur du poisson avancé domine. (…) L’alcoolisme dégrade les sardiniers ; eaux-de-vie de grains, tafias monstrueux, « gwin-ardent », gouttes incendiaires (…) » (https://fr.wikipedia.org/wiki/Douarnenez). L’exploitation y règne et la ville connaît des luttes sociales. En 1921, elle élit la seconde municipalité communiste de France et gagne le surnom de « Ville rouge ». Avant l’introduction du suffrage féminin, la municipalité élit une femme, Joséphine Pencalet, une décision qui sera invalidée par la préfecture.

En tout cas depuis le XVIIIème siècle, on appelle les habitants de Douarnenez « penn sardinn », en breton têtes de sardines, nom qu’on donnera aussi aux coiffes portées par les femmes de la ville. C’est aussi pourquoi on appelle « penn sardin » les sardinières, ouvrières des conserveries, qui menèrent d’importantes luttes sociales au début du XXème siècle.

« Les femmes d’usine, dit Jean-Michel Le Boulanger, « ont écrit des pages parmi les plus belles de l’histoire de Douarnenez. La ville leur doit beaucoup… » Les Penn Sardin de Douarnenez ont déjà fait grève en 1905 pour obtenir d’être payées à l’heure, et non plus au cent de sardines. La grève de 1924, «  la grande grève », porte sur une revalorisation du salaire.
Cette année-là, Douarnenez compte 21 usines de conserve. Les ouvrières, qu’elles aient 12 ou 80 ans, gagnent 16 sous de l’heure. Elles travaillent en principe dix heures par jour, mais parfois jusqu’à 72 heures d’affilée. Les patrons ignorent la loi des huit heures de 1919. Les heures passées à l’usine dans l’attente du poisson ne sont pas payées, les heures supplémentaires ne sont pas majorées, les heures de travail de nuit (en principe interdit pour les femmes) ne sont pas majorées23. Les revendications vont porter sur tous ces points.
(Dominique Roger, dans les Chroniques de l’Histoire, rappelle qu’une semaine de 125 heures rapporte 100 francs et qu’1 kg de pain vaut 1,15 francs, on dépense presque 10 % du salaire pour le pain !))
La grève commence le 21 novembre dans une fabrique de boîtes. Elle s’étend le 25 à toutes les usines du port. Les 1 600 femmes (sur 2 100 grévistes), sont chaque jour en première ligne des manifestations22, au cri de « Pemp real a vo ! » (« Cinq réaux ce sera », c’est-à-dire 25 sous, ou 1,25 franc). Les patrons sont intraitables. Et les choses s’enveniment dans la deuxième quinzaine de décembre lorsqu’ils font appel à 16 « jaunes » (briseurs de grève), recrutés dans une officine spécialisée de la rue Bonaparte, à Paris. Le préfet destitue le maire communiste, Daniel Le Flanchec. La grève « déborde Douarnenez. Elle devient un enjeu national. » Le 1er janvier 1925, au débit L’Aurore, les jaunes tirent plusieurs coups de feu sur Le Flanchec, l’atteignant à la gorge, blessant grièvement son neveu et touchant quatre autres personnes.
On apprend que deux conserveurs, Béziers et Jacq, ont remis aux jaunes la somme de 20 000 francs (l’équivalent de 25 000 heures de travail de leurs ouvrières). Ils risquent la cour d’assises. Le préfet menace de porter plainte contre le syndicat des usiniers. Le 7 janvier, ce dernier pousse à la démission ses membres les plus durs. Le 8 janvier, après 46 jours de grève, des accords sont signés : toutes les heures de présence à l’usine sont désormais payées, les femmes obtiennent un relèvement de leur salaire horaire à un franc, une majoration de 50 % des heures supplémentaires et de 50 % pour le travail de nuit ; aucune sanction pour fait de grève ne sera prise.
Considérée comme « exemplaire » par la CGTU, la grève des Penn Sardin marque une date dans l’histoire des luttes syndicales. »

https://fr.wikipedia.org/wiki/Penn_Sardin

La chanson Saluez riches heureux, sans doute une création collective qui aurait été chantée pour la première fois en 1909 dans le Tarn par les mégissiers (travailleurs du cuir), a été reprise en 1924 dans les sardineries de Douarnenez. Je donne ici l’interprétation de Marie-Aline Lagadic et Klervi Rivière, dans l’album Le Chant Des Sardinières, Keltia Musique, 2006.

Chaque matin, au lever de l’aurore,
Voyez passer ces pauvres ouvriers,
La face blême et fatigués encore,
Où s’en vont-ils ? se rendre aux ateliers,
Petits et grands les garçons et les filles,
Malgré le vent, la neige et le grand froid,
Jusqu’aux vieillards et les mères de famille,
Pour le travail ils ont quitté leur toit

REFRAIN:
Saluez riches heureux, ces pauvres en haillons,
Saluez ce sont eux qui gagnent vos millions.
 
Ces ouvriers en quittant leur demeure
Sont-ils certains de revenir le soir ?
Car il n’est pas de jour ni même d’heure
Que l’on en voit victime du devoir,
Car le travail est un champ de bataille
Où l’ouvrier est toujours le vaincu
S’il est blessé qu’importe qu’il s’en aille,
A l’hôpital puisqu’il n’a pas d’écu.
 
Saluez riches heureux, ces pauvres en haillons,
Saluez ce sont eux qui gagnent vos millions.
 
Combien voit-on d’ouvriers, d’ouvrières
Blessés soudain par un terrible engin,
Que reste-t-il pour eux, c’est la misère,
En récompense d’aller tendre la main,
Et sans pitié, l’on repousse ces braves
Après avoir rempli les coffres d’or,
Les travailleurs ne sont que des esclaves
Sous les courroux des maîtres du trésor.

 
Saluez riches heureux, ces pauvres en haillons,
Saluez ce sont eux qui gagnent vos millions.
 
Que lui faut il à l’ouvrier qui travaille,
Etre payé le prix de sa sueur,
Vivre un peu mieux que couché sur la paille,
un bon repos après son dur labeur
Avoir du pain au repas sur la table,
Pouvoir donner ce qu’il faut aux enfants,
Pour son repos, un peu de confortable
Afin qu’il puisse travailler plus longtemps
 
Saluez riches heureux, ces pauvres en haillons,
Saluez ce sont eux qui gagnent vos millions.
 
Saluez riches heureux, ces pauvres en haillons,
Saluez ce sont eux qui gagnent vos millions.

La chanson se termine par le slogan de la grève de 1924: « Pemp vel a vo » ! « nous voulons nos 5 sous »
http://www.cgt-dieppe.fr/article-saluez-riches-heureux-119692801.html

Et voici une belle chanson dont l’air est traditionnel et dont les paroles ont été écrites par Jean-Luc Rougnant, La révolte des sardinières. Elle est ici interprétée par le choeur d’hommes de Lorient Les Gabiers d’Artimon, sur une vidéo très bien illustrée (une autre chanson sur le sujet a été écrite par la chanteuse et accordéonniste bretonne Claude Michel, voir sur You Tube, »Penn Sardin » de madame Claude Michel (grève des Sardinières, Douarnenez 1924) english subtitle).

Solidarité et courage pour toutes celles et tous ceux qui, sur tous les continents, se battent encore aujourd’hui pour améliorer leurs conditions de vie !

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