Noms de lieux écossais

Posted on 27 février 2016

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Les noms de lieux écossais sonnent souvent de manière très expressive et très belle à nos oreilles francophones: Aberlemno, Ballachulish, Cumbernauld, Invergordon, Pitagowan ou Strathpeffer.

Comme dans de nombreuses régions, les noms de lieux sont souvent rattachés à des cours d’eaux ou décrivent des caractéristiques naturelles (particularités du terrain, végétation). Ils peuvent aussi indiquer des établissements humains, des fermes, des constructions militaires, des églises, et sont parfois accompagnés d’un nom de personne ou d’un nom de saint.
Les noms de lieux écossais appartiennent d’autre part à des langues diverses. Un grand nombre de noms, dans une vaste contrée allant du Sud-Ouest au Nord et comprenant presque la totalité du territoire situé au Nord d’Edimbourg et de Glasgow, sont gaéliques, du fait de l’occupation ou de l’influence culturelle exercée dans ces régions par les Gaëls venus d’Irlande. Dans certaines régions du Centre et de ci de là au Nord on trouve encore des noms britonniques (de langues du même groupe que celles parlées par les Gallois et les Bretons), héritage notamment des établissements pictes. Dans les îles du Nord et de l’Ouest, bien des noms de lieux sont norvégiens, rappelant l’implantation viking dans ces zones. Quant au Sud-Est, les noms de lieux y sont essentiellement anglo-saxons. Il arrive que dans un même nom des éléments de langues différentes se combinent, ces synthèses nous informant sur l’histoire complexe de ces lieux. Il faut aussi tenir compte du fait que les éléments des noms de lieux apparaissent parfois de manière déformée et qu’il n’est pas toujours possible d’identifier sans contestation le sens du mot, d’où des interprétations hypothétiques ou l’existence de plusieurs explications possibles.

Je me propose de présenter la signification d’un certain nombre de noms de lieux, à commencer par quelques villes.
Edimbourg peut se comprendre comme la forteresse d’Edwin, un roi saxon (du vieil anglais burh, forteresse). Mais on peut aussi lire Edin, ce qui conviendrait à la géographie rocheuse du lieu, comme venant du gaélique eideann (rocher). D’ailleurs en gaélique Edimbourg se dit Dun Eideann, dun étant le mot gaélique pour forteresse.
Glasgow vient de deux mots britonniques: glas (vert) et cau (vallée).
Aberdeen comprend le mot britonnique aber (embouchure, confluence), et deen désigne le fleuve Don. Le terme Aber est fréquemment utilisé, notamment dans Aberfeldy, où -feldy renvoie à saint Paldoc, missionnaire auprès des Pictes, dans Aberlour (l’embouchure bruyante), dans Aberlemno (confluence du bois d’ormes). On trouve aussi le mot en deuxième position dans le nom de la région du Lochaber, où un cerrtain nombre de lochs se rencontrent.
Dundee vient peut-être du gaélique dun (forteresse) et du nom propre Daig. L’élément dun se retrouve dans Dumbarton (la fortresse des Bretons), dans Dumfries (la forteresse des broussailles), dans Dunbar (la fortresse sur la hauteur), dans Dunfermline (peut-être la forteresse de Farlane, nom propre paraissant dans MacFarlane).
Inverness est constitué d’inbhir, qui est l’équivalent gaélique d’aber, et du fleuve Ness. Inver intervient souvent: Inveraray (embouchure de l’Aray), Inverewe (embouchure de l’Ewe), Invergarry (embouchure de la Garry) ou Inveroran (embouchure du courant).
Perth est un mot britonnique signifiant « lieu où il y a des fourrés » ou « des buissons ».
Stirling provient peut-être du gaélique Sruth-lann et signifie alors « enceinte entourée par le courant ».
Oban vient du gaélique Ob, tiré du vieux norvégien hop, baie, avec le suffixe diminutif gaélique -an, et signifie « petite baie ».
Fort William, ville de garnison, a reçu son nom au XVIIème siècle en l’honneur du roi Guillaume III. En gaélique la ville s’appelle d’ailleurs An Gearasdan, la garnison.
Ayr doit son nom à un cours d’eau dont le nom préceltique, qu’on trouve aussi dans Aar, signifie peut-être « qui s’écoule régulièrement ».

Beaucoup de noms gaéliques commencent par glen, le mot gleann signifiant une vallée longue et profonde, plus étroite que le strath. Ainsi Gleneagles signifie « la vallée de l’église », Glencoe signifie « la vallée étroite », Glenlivet (Gleann-liobh-ait) signifie « vallée de l’endroit glissant », Glenfinnan signifie peut-être « la vallée de saint Finnan », Glenfarclas « la vallée de l’herbe verte », Glengoyne « la vallée de la rivière Guin », Glenfiddich « la vallée de la rivière Fiddich », Glenkinchie, « la vallée du ruisseau Kinchie ».

Les noms en Strath (gaélique pour vallée large et peu profonde) contiennent le nom du cours d’eau que la vallée borde ou la mention d’une caractéristique géographique (Strathaven (vallée de l’Avon), Strathclyde (vallée de la Clyde), Strathpeffer (vallée du courant brillant), Strathmore (grande vallée)).

Une série de noms commence par Bal-, du gaélique baile, propriété, ferme, village. Balmoral veut peut-être dire « le village de la grande clairière », Balfour signifie « le village du pâturage », Balmacara « le village de MacAra (nom propre) », Ballantrae « le village sur la plage », Ballachulish « le village de l’endroit resserré ».

Les noms commençant par Kil (gaélique Cill) évoquent des églises. Kilmarnock signifie « l’église de mon cher petit saint Ernan » (Cill (église) mo (de mon) Iarnan (Ernan) oc (diminutif)), Kilbride est « l’église de sainte Bride » ou « Brigitte », Kilmore est « la grande église » (Cill mor (grande)).
L’île d’Iona, site du monastère du grand saint Colomba, s’orthographiait Ioua, provenant probablement du vieil irlandais eo, if, cet arbre étant associé aux sites religieux.

Les noms commençant par ard décrivent une hauteur, un promontoire. Ardrossan signifie peut-être « promontoire du petit cap », Ardbeg « petite hauteur » (ard et beag (petite)), Ardmore « grande hauteur », Ardnamurchan « promontoire du chien de mer ».

Le nom gaélique loch désignant en Ecosse aussi bien les lacs d’eau douce que les bras de mer, et le pays comptant un grand nombre de ces deux phénomènes, on rencontre souvent le terme loch, par exemple pour le Loch Lomond, peut-être « lac de la colline » (du mot britonnique lumon), ou « lac des ormes » (du gaélique leamhan), qui se retrouve peut-être aussi pour le Loch Leven (qui pourrait aussi signifier « lac marécageux »). Pour le Loch Carron, on y voit la racine préceltique kars signifiant rude, accidenté. Le Loch Ness est simplement « le lac du fleuve Ness ». Certaines localités ont un nom commençant par Kinloch, du gaélique Cinn, tête, car elles se trouvent à la tête d’un lac (telles Kinlochleven, Kinlochard ou Kinlochbervie). Kingussie signifie « à la tête du bois de pin » ou « de sapin ».

Les montagnes écossaises comportent souvent l’élément ben (gaélique beinn, montagne). Je citerai le Ben Nevis, la plus haute montagne de Grande-Bretagne, dont le nom peut soit se rapporter à nuage (préceltique nebh), soit au mot venimeux (vieux gaélique nimheis), le Ben Loyal, dont le sens est peut-être « Montagne de la colline de la loi », le Ben Lomond, qui est la « Montagne du signal lumineux », le Ben Venue, qui est la « Petite Montagne », et le Ben Affric, qui est la « Montagne du gué de la truite tachetée » ou du « sanglier »,

Les noms commençant par Pit (de Pett, terrain) ont une origine britonnique picte. Pitlochry signifie « le terrain près des pierres » ou « terrain pierreux » et Pitagowan, « le terrain du forgeron (en gaélique ghobhainn) ».

Concernant les noms celtiques, je termine par quelques villages à la belle ou surprenante résonance. Drumnadrochit signifie en gaélique « la crête du pont », Tyndrum veut dire en gaélique « la maison (taigh) de la crête », et Crianlarich en gaélique a peut-être le sens de « petit col (lairig) ». Auchtermuchty désigne en gaélique la « clôture supérieure des porcs ». Achiltibuie signifie en gaélique ou bien « le champ (achadh) du courant jaune » ou bien « le champ du jeune homme blond ». Knockando signifie en gaélique « la colline (cnoc) du marché ». Tullibardine veut dire « la colline de l’alarme (par un signal lumineux) ». Kylesku signifie « l’endroit étroit (ou le détroit) des lieux étroits », étant situé à l’entrée étroite d’un loch suivi d’autres lochs. On trouve la même racine dans Caol Ila , « le détroit d’Islay ». Lagavullin signifie « le creux (lag) près du moulin » et Laphroaig, « le creux près de la grande baie » (la finale aig étant norvégienne comme nous allons le voir).

Si l’île de Skye a un nom gaélique (Sgiathach) signifiant « ailé », les noms de lieux des îles du Nord et de l’Ouest, ainsi que du Nord, sont souvent d’origine norvégienne.
Citons les noms des îles Hébrides:
Lewis vient du vieux norvégien ljod (les gens) et de hus (la maison), Harris, vient peut-être du vieux norvégien har-haerri, île plus haute, Uist, vient du vieux norvégien i-vist, la demeure, Mull vient du vieux norvégien muli, promontoire, Islay veut peut-être dire l’île (vieux norvégien ey) d’Ile (un nom de personne), et Jura vient apparemment aussi du vieux norvégien ey composé avec le nom propre gaélique Doirad.
La finale ey se retrouve dans un grand nombre d’îles de l’Ouest (Vatersay (Ile du gant), Berneray (Ile de Bjorn), Colonsay (peut-être Ile de saint Colomba), Raasay (Ile de la crête des chevreuils), Eriskay (Ile d’Eric)).
Une autre finale souvent présente est le aig signifiant baie (Toravaig, Saasaig (Baie du Sud), Ostaig (Baie de l’Est), Tarscavaig (Baie du cabillaud), Torvaig, Borreraig (Baie de la forteresse)). Les noms Uig et Wick (vieux norvégien vik) sont d’autres formes du même mot. De même Stornoway, capitale de Lewis, signifie « Baie du gouvernail » ou « du pilotage ».
L’élément bost est aussi fréquent et signifie ferme, habitation (Carbost, Braebost, Colbost (ferme froide), Heribost).
Le mot ness ou nish (promontoire) intervient dans Durness (promontoire du cerf), Waternish (promontoire de l’eau), Trotternish (promontoire de Throndar, un nom propre), Ullinish, Callanish).
Le mot dale (du vieux norvégien dalr, vallée, vallon) termine toute une série de noms (Armadale (vallée en forme de bras), Hinnisdale, Borrodale (vallée du château), Bracadale (place de réunion des communes), Berriedale, Helmsdale (vallée d’Hjalmund, prénom viking), Screapadal).
Ullapool signifie « le hameau (vieux norvégien bol) d’Olaf ».

Enfin, le Sud-Est se caractérise par des noms de lieux anglo-saxons, auxquels nos oreilles sont en général plus habituées.
Berwick signifie « la ferme (vieil anglais wic) de l’orge », et Jedburgh « la ville près de la rivière Jed ».
Si Kelso a une sonorité plus surprenante, son nom n’en est pas moins anglo-saxon: « le lieu de la colline (vieil anglais how) de la craie (vieil anglais calc) ».
Un nom qui sonne curieusement est Prestonpans, qui signifie en langues germaniques « le village des prêtres près des casseroles à sel » (preost (prêtre)- tun (village)- pans (casseroles)), désignant la technique d’extraction du sel en faisant bouillir l’eau salée, telle qu’elle était pratiquée par les moines de l’abbaye de Newbattle.
Les noms comprenant l’élément kirk (église) sont aussi d’origine germanique: Kirkcudbright se rapporte à l’église de saint Cuthbert, et l’on compte aussi Kirkoswald, Kirkpatrick, Kirkconnel… Kirk se rencontre aussi en fin de nom dans Falkirk (l’église tachetée, car construite d’un mélange de pierres) et Selkirk (l’église près du manoir). Kirk est aussi bien un terme de langue écossaise, tiré du vieil anglais, qu’un terme issu du vieux norvégien kirkja, comme dans Kirkwall (l’église sur la baie), dans les Orcades.
Les sonorités tendent pourtant des pièges car Kirkcaldy n’a pas la même origine: ce nom vient du britonnique caer (fort), caled (dur, difficile) et din (colline). De même Kirkintilloch assemble le britonnique caer et les gaéliques cinn (au sommet de) et tulaich (colline).

Ce bref parcours aura permis d’éclairer le sens de certains beaux noms, qui pour nous sonnent poétiquement. Que la mise au jour d’une signification d’ordinaire très concrète ne diminue pas notre plaisir d’entendre et de savourer des mots étonnants !
On constate en tout cas que les noms de lieux écossais ont une origine très fréquemment étrangère à la langue anglaise. On peut trouver dans ce fait une confirmation du caractère distinct de l’histoire et de la culture écossaises par rapport au reste de la Grande-Bretagne: et si l’on n’est pas forcé d’en conclure à la justification de l’indépendance de l’Ecosse, on peut penser toutefois que cette différence peut argumenter en sa faveur.

Voir:
George Mackay: Scottish Place Names, Waverley Books, 2009.
The Place Names of Skye, A Visitors Guide, published by J MacDonald, Duntulm, Isle of Skye, Scotland.
Michael Jackson, Guide de l’amateur de malt whisky, traduction-adaptation Michel Beauvais, nouvelle édition, Solar, 2000.

Carte des localités d'Ecosse

Carte des localités d’Ecosse


http://www.mappery.com/map-of/Scotland-Tourist-Map

Cette carte montre les différentes zones linguistiques de l'Ecosse médiévale (le cambrien est une langue britonnique)

Cette carte montre les différentes zones linguistiques de l’Ecosse médiévale (le cambrien est une langue britonnique)


https://fr.wikipedia.org/wiki/Écosse_au_Moyen_Âge

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