Leon Rosselson et le vieux communiste

Posted on 19 mars 2016

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Leon Rosselson est un auteur-compositeur-interprète anglais, né en 1934. Il a travaillé pour la BBC, est l’auteur de chansons politiques publiées dans plus de vingt disques, et a aussi écrit 17 livres pour enfants. Pour des informations complémentaires sur son oeuvre musicale: http://lrsc.weebly.com/1960s.html

La chanson suivante Song of the Old Communist est un bel hommage aux communistes sincères du XXème siècle. Voici un commentaire à son propos (trad. des notes sur la pochette du CD The World Turned Upside Down): « Beaucoup- comme mon père qui mourut juste avant l’effondrement de tout ce en quoi il croyait- gardèrent la foi, en dépit des tromperies, des déceptions, des défaites, convaincus que l’histoire était de leur côté, que leur rêve d’une société plus juste et plus humaine allait finalement triompher ». On pourrait appeler cette chanson « pour solde de tout compte », tant elle remet les pendules à l’heure face à ceux qui ne cessent d’attaquer ceux qui restèrent fidèles à leurs convictions. Ils avaient certes adhéré sans esprit critique aux dérives du socialisme soviétique, mais ceux qui les accusent n’ont guère fait leur examen de conscience sur l’esclavage, le colonialisme, les ravages du premier capitalisme et les tyrannies mises en place pour sauver le système capitaliste (il ne s’agit pas bien sûr d’un « solde de tout compte » pour les erreurs du système communiste et pour les crimes commis par beaucoup de ses dirigeants). Comme le dit Rosselson, les communistes hors des pays de l’Est n’ont fait que lutter contre le manque de logements, la faim, l’injustice et la guerre. Ils l’ont fait souvent avec succès comme on a pu le voir en France, en Italie, où ils étaient nombreux, et même aux Etats-Unis quand ils soutenaient activement le New Deal. La chanson rappelle qu’il était difficile, sur le moment, pour des militants confrontés à l’exploitation et au chômage, de comprendre les graves déficiences d’un Etat ouvrier qui prétendait régler rapidement et définitivement tous les problèmes et s’était livré sans garde-fous à des dirigeants remplis d’inhumanité et de démesure. En tout cas, la chanson le rappelle: qui peut juger ceux qui luttèrent pour un monde plus libre et plus heureux, ceux qui étaient animés par la générosité et le désir de mettre un terme aux difficultés des hommes et qui traversèrent beaucoup de souffrances, parfois venues de leur propre camp, pour servir leurs idéaux ? En tout cas pas ceux qui n’ont que l’argent pour horizon et qui régentent le monde depuis trente ans dans un climat de compétition effrénée à coup de restructurations, de délocalisations et de spéculations….

Song of the Old communist
Essai de traduction

Il était un des vieillards obstinés,
Qui vivaient dans le passé,
Racontant des histoires que vous ne voulez pas connaître
De comment c’était alors, de la faim, des épreuves
Des espoirs et des luttes d’il y a si longtemps.

Et nous avons dû regarder l’air ennuyé,
Car comme des étincelles sur les cendres,
Ses yeux brillaient avec colère, ses paroles semblaient brûler;
Il disait: « Je veux qu’on m’écoute, car ma vie n’est pas terminée;
J’ai encore quelque chose à dire, vous avez quelque chose à apprendre. »

Refrain
Il disait, « Vous, qui n’avez rien du tout en quoi croire;
Vous, dont le slogan est « L’argent vient en premier »;
Qui êtes-vous, pour nous dire que nos vies ont été perdues ?
Que tout ce pour quoi nous nous sommes battus est retourné à la poussière ?

Je n’étais qu’un jeune homme quand nous avons lu qu’en Russie,
Les travailleurs, les soviets avaient pris tout le pouvoir,
Et l’homme qu’ils appelaient Lénine, qui les conduisait,
Etait notre inspiration; son triomphe fut notre plus beau moment.

Et je me souviendrai toujours de quelle peur furent frappés les riches,
Comme des voleurs qui ont été pris sur le fait de leur crime !
Mais nous, qui n’avions connu que la guerre et le workhouse 1)
Nous nous réjouissions qu’un nouveau monde alors soit né !

Vous ne pouvez savoir ce que cela représenta, ou l’orgueil que nous ressentions
De savoir que les travailleurs, des gens comme nous
Pouvaient briser leurs chaînes, pouvaient faire tomber les palais,
Refaire le monde sans chef et sans patron !

C’était cela qui nous fit tenir, ce rêve d’un monde nouveau,
A travers toutes ces sombres années de défaite et de désespoir
Quand nous, qui étions fiers de nous proclamer communistes,
Nous nous battions pour ce monde libéré de la faim et de la peur.

C’était « A bas le contrôle des moyens ! Pas de diminution de nos salaires !
Nous voulions trois livres par semaine et la journée de sept heures ! »
Et ce n’étaient pas des choses que nous avions, mais des choses pour lesquelles nous nous battions,
Connaît-on de patrons qui abandonnent quelque chose ?

Et les grèves et les marches, les batailles pour battre
Les huissiers et les flics quand l’espoir était encore jeune.
Têtes chaudes et coeurs chauds, quand nous testions notre pouvoir-
« Les Travailleurs triomphants », c’était notre chanson. »

Pour un temps il resta silencieux, et perdu dans ses souvenirs.
Puis, plus doucement, il reprit la parole.
« Peut-être que nous avons trop espéré-
Il y a des choses que je sais maintenant que je ne pouvais pas savoir alors.

Nous avons cru que la révolution était juste au tournant
Et que nous étions l’avant-garde pour la mener à bien !
Et les autres partis de gauche, nous les classions dans les traîtres à leur classe.
Des bourgeois, des sociaux-fascistes, nous n’avions aucun doute là-dessus !

Et ensuite les temps changèrent, nous fîmes campagne pour le Front populaire 2).
La vieille ligne aurait pu ne jamais exister.
Mais nous avons conduit les travailleurs combattre le fascisme,
Mosley 3) à Londres et Franco en Espagne.

Nous croyions que nous étions les élus de l’Histoire,
Et la Russie soviétique, notre avenir, notre coeur et notre âme.
Et le plan quinquennal était une vision d’abondance
Pour nous qui avions passé la moitié de nos vies au chômage.

Nous avions bien sûr entendu parler des procès et des purges,
Et nous étions choqués quand nous entendions ces vieux camarades se confesser
Mais oui, nous défendions le premier Etat ouvrier
Face aux calomnies et aux mensonges de la Presse !

Refrain

Vous pouvez penser que nous étions dupés, mais nous avons payé pour nos rêves,
Vies brisées, mariages brisés, travail perdu et prison.
Certains ont perdu leur coeur dans la gauche, certains nous ont trahis pour des médailles-
Il y a toujours des transfuges dont les âmes sont à vendre.

Mais les meilleurs d’entre nous n’ont jamais abandonné notre vision
Et nous avons gardé la foi à travers les plus mornes défaites-
Pensez-vous que c’était facile, entourés par la haine,
Les ricanements d’indifférence, la douleur de la tromperie ?

Et nos vies étaient rendues riches par la cause pour laquelle nous nous battions
Par les amitiés, la camaraderie, le partage de la même douleur
Pour transformer la société, mettre fin à l’exploitation-
Et ce jour est encore à venir ! Mais pas durant ma vie. »

Il était de nouveau silencieux, et que pouvions-nous lui dire ?
Que le monde maintenant était différent, qu’il avait fait son temps ?
Que les rêves d’un vieil homme n’étaient pas notre affaire ?
Mais il y avait encore quelque chose qu’il voulait dire.

« Maintenant, quand je regarde en arrière, je vois contre quoi nous nous sommes battus.
L’absence de logement, la faim, l’injustice et la guerre.
Mais pour quoi nous sommes-nous battus ? Pour quel rêve nous sommes-nous efforcés ?
A une époque je le savais bien- maintenant je n’en suis plus sûr.

Refr.

Retour à la première strophe

1) Les workhouses étaient des établissements britanniques où les pauvres étaient enfermés et pauvrement nourris et logés en contrepartie d’un dur travail; ce système répressif ne fut aboli qu’en 1930.
2) La ligne de Front populaire, décidée par le Komintern, remplaça dans les années 1930-1940 la ligne d’opposition aux ordres partis de gauche par une ligne de large collaboration des communistes avec les autres forces progressistes pour mieux combattre le fascisme.
3) Oswald Mosley (1896-1980), proche de Mussolini, fonda la British Union of Fascists (1932).

Leon Rosselson

Leon Rosselson


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