Jacques Bertin, inventeur d’âme

Posted on 30 avril 2016

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Jacques Bertin est un chanteur, poète et journaliste français né à Rennes en 1946.
Il poursuit une carrière de chanteur commencée dans les années 1960, son premier album datant de 1967.
Il met en musique des textes d’une grande beauté poétique, dont certains témoignent de son engagement politique de gauche.
En tant que journaliste, il a dirigé de 1989 à 2001 les pages culturelles du magazine Politis.
Il a obtenu deux fois le Grand Prix du Disque de l’Académie Charles-Cros, et a fondé le Prix Jacques Douai.
Très apprécié au Québec, il a écrit un livre sur Félix Leclerc.
Dans sa discographie, on peut citer:
– cinq albums de son Intégrale
– Changement de propriétaire (interprétation d’autres auteurs) (1982)
– Le poids des roses (1991)
– Hôtel du grand retour (1996)
– Que faire ? (enregistrement public) (2007)
– Comme un pays (2010)
– L’état des routes (2013)

Voici deux belles chansons.

D’abord Que faire ? (tirée de l’abum du même nom, 2007). Jacques Bertin, avec ferveur, nous rappelle la valeur de la lutte pour un monde meilleur arraché aux seuls désirs matériels. « Brûler à des causes » vaut la peine, surtout s’il s’agit de « sauver la maison » envahie par les affairistes. Ces causes sont ambitieuses: « Défier les astres ». Elles sont au service de l’homme : « Réhabiter l’homme », que la société a pu transformer en la coquille vide de l’esclave et du consommateur, « Ramener de l’homme », perdu dans l’appétit du gain et de la compétition. Elles appellent à la fraternité: « Parler à mon frère ». Croire et se battre est nécessaire pour être vraiment des hommes, cherchant à combler leurs véritables aspirations; « Boire dans des causes », car les causes apaisent vraiment notre soif, « Aimer à sa faim », car croire, se battre, c’est aussi aimer la vie et le monde à la mesure de la capacité d’absolu qui se trouve dans notre coeur.

Fonder quelque chose
Demeurer vivant
Brûler à tes causes
Courir en avant
Fonder l’amour même
Et l’homme nouveau
Nier le problème
Lancer des bateaux

Ouvrir une route
Cueillir le grand vent
Défier le doute
Brûler le gréement
Atteindre la rive
Débloquer le port
Débarquer les vivres
Débusquer la mort

Tricher sur les dates
Sauver la maison
Avancer sans carte
Plaider la passion
Inventer de l’âme
Gonfler les enjeux
Tutoyer le drame
Rallumer le feu

Renverser la table
Nier le destin
Croire dans ses fables
Retoucher la fin
Rallumer de l’homme
Se laisser hanté
Ramener de l’homme
Tout réinventer

Ramener de l’homme
Cueillir en hiver
Réhabiter l’homme
Planter dans la mer
Parler à mon frère
Te prendre la main
Quelques pas sur terre
Enfant du chagrin

Défier les astres
Marcher au canon
Violer le cadastre
Rétablir les ponts
Croire dans des choses
L‘homme est dans nos mains
Boire dans des causes
Aimer à sa faim

Boire dans des causes
Aimer à sa faim

Ramener de l’homme
Cueillir en hiver
Réhabiter l’homme
Planter dans la mer
Parler à mon frère
Te prendre la main
Quelques pas sur terre
Enfant du chagrin

Défier les astres
Marcher au canon
Violer le cadastre
Rétablir les ponts
Croire dans des choses
L’homme dans nos mains
Boire dans des causes
Aimer à sa faim

Boire dans des causes
Aimer à sa faim

Boire dans des causes
Aimer à sa faim !

ttp://www.frenchpeterpan.com/article-7309795.html

Et ensuite Roman (tiré de l’album Claire, 1972), magnifique chant à la très belle et très émouvante mélodie, parle aussi de l’engagement. Il dit que si l’on rejoint le combat commun c’est par la solidarité née du fait que nous sommes tous semblables: « Il descendait, vous lui disiez « Tu viens, tu es des nôtres »/Vous lui disiez « Tu es une part de nous-même »…/Vous lui tendiez les mains, les mains rongées, les os: regarde !/Il voyait qu’il avait les mêmes mains, la même mort collée au bout des doigts… » Il parle aussi des mots de justice et de bonheur qu’il faut sans cesse répéter et qui ne sont pas demodés depuis la victoire des néolibéraux: « Ce sont toujours les mêmes mots à terre simplement qui demandent qu’on les prenne/Et qu’on les porte de main en main, surtout qu’on n’oublie pas. » Il rappelle aussi le combat qu’il faut constamment mener: « Faites que nous n’ayons pas vécu pour rien. Cela est simple/Et ce chant durera comme la Terre durera. » Et l’on dirait que ce vers est écrit pour notre temps d’aujourd’hui où nos espoirs sont chaque jour piétinés avec tant de cynisme et d’arrogance: « L’ennemi est plus fort que jamais aujourd’hui que notre chant est faible/… C’est toujours aujourd’hui qu’il faut défendre ce brasier-là ».

Il descendait de la montagne et du silence et devant lui les hommes
Là-haut il était seul, on n’entend que le vent
Il descendait, dans sa tête il cherchait la parole implacable
Qui le lierait au monde, aux hommes et à lui-même à tout jamais

Vers lui vous avanciez bardés d’objets, petits, malingres
L’histoire sur vous refermée ainsi qu’un guichet qu’on abat
Vous ne disiez que quelques mots, que quelques mots, toujours les mêmes
Vous ne saviez qui vous étiez, la terre roulait sous vos pas

Il descendait, vous lui disiez « Tu viens, tu es des nôtres »
Vous lui disiez « Tu es une part de nous-même », il ne vous aimait pas
Il était jeune, il cherchait Dieu, il ne cherchait que la parole
Comme un ventre large et lumineux où tout se calme et le vent s’abat

Mais il glissait vers vous et il sentait l’odeur des hommes
Il se sentait sombrer, il ne vous aimait pas
Vous lui tendiez les mains, les mains rongées, les os : regarde !
Il voyait qu’il avait les mêmes mains, la même mort collée au bout des doigts

Il entendait votre plainte sur la ville et elle sortait de sa bouche
Il vous voyait égorgés dans les ravins de l’Algérie
Il entendait son propre râle qui montait du métro Charonne
Au Vercors il se levait avec les ombres battant l’air sur les croix

Près de Chateaubriant dans les haies les fusillés chantent
La nuit dans les banlieues les affiches se décollent au vent
Ce sont toujours les mêmes mots à terre simplement qui demandent qu’on les prenne
Et qu’on les porte de main en main, surtout qu’on n’oublie pas

Les mêmes mots toujours la nuit, identiques et la veille
Le même chant, le même râle, peu de choses, des mots blessés
Faites que nous n’ayons pas vécu pour rien. Cela est simple
Et ce chant durera comme la Terre durera

L’ennemi est plus fort que jamais aujourd’hui que notre chant est faible
Les mêmes mots viennent de Billancourt, de Prague et de Madrid
C’est toujours le temps de dresser des barricades de paroles
C’est toujours aujourd’hui qu’il faut défendre ce brasier-là

Une femme passait avec aux yeux la même larme
Le même rêve écrasé au fond des yeux. Ils se sont reconnus
Quelques instants et une porte déjà qu’on referme
Sans mentir il avait eu le temps de lui dire qu’il l’aimait

Il pariait chaque instant, il parlait de choses présentes
Il était de tous les combats systématiquement
Il n’avait pas d’espoir, pas d’avenir, il était ivre
Il se tenait dans l’Histoire comme le pleur arrêté d’un enfant

http://fr.lyrics.wikia.com/wiki/Jacques_Bertin/Roman

Jacques Bertin, avec la force de sa poésie, nous encourage à poursuivre la lutte en ce jour du Premier Mai, dans un monde déserté par l’espoir du changement et tout entier livré à la finance et au culte de la cupidité et de l’arrivisme. Merci à Jacques Bertin de ses paroles, nous n’hésiterons pas à « gonfler les enjeux », ni à « inventer de l’âme » !

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