Nuit debout: mouvements citoyens, syndicats et partis politiques

Posted on 30 avril 2016

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L’excellent hebdomadaire Politis (N° 1400- du 21 au 27 avril 2016) propose des articles réunis sous le titre Réinventer la démocratie et s’intéresse au mouvement français Nuit debout. Ce dernier, dans le sillage de l’opposition aux attaques contre le droit du travail, exprime de nouvelles revendications de démocratie directe et déclare sa défiance à l’égard de la classe politique traditionnelle, toutes tendances confondues. Dans ces assemblées, on peut voir « un tableau recens(ant) les « Idées fédératrices » des citoyens pour réécrire la Constitution ». Certains « préférerai(ent) que le changement soit porté par un mouvement social bouillonnant plutôt que par un parti » (Politis, numéro cité, Lena Bjurström et Vanina Delmas, Sur les pavés, des idées).

Pour prendre de la distance, le journal présente des analyses, dont je propose quelques extraits avant d’y apporter un bref commentaire.

On y trouve notamment, intitulée « Pour un populisme de gauche » une remarquable interview par Olivier Doubre de la philosophe politique Chantal Mouffe. Compagne d’Ernesto Laclau, intellectuel anglo-argentin décédé en 2014, elle collabora avec lui pour écrire d’importants ouvrages sur la nouvelle gauche critique à partir des années 1980. Professeur à l’université de Westminster, elle est politiquement proche de Podemos.
A propos des Indignés espagnols, elle dit:
« … si l’on regarde par exemple le mouvement des Indignés espagnols, ceux-ci défendaient l’idée que la démocratie représentative n’était pas une véritable démocratie, et qu’il fallait au contraire rechercher un consensus au sein du peuple, synonyme d’une vraie démocratie qui l’unirait. Je crois qu’il s’agissait d’une illusion:… l’illusion d’une démocratie directe avec le mythe d’une société réconciliée. Car la politique naît par définition du conflit entre des points de vue divergents et elle doit permettre l’expression de différentes alternatives, portées par des adversaires politiques. »
Concernant la nouvelle manière de lutter efficacement, elle s’exprime ainsi:
« Selon moi, construire la frontière entre ceux d’en bas et ceux d’en haut, c’est construire cette frontière d’une manière populiste. C’est pourquoi je n’hésite pas à en appeler à un populisme de gauche. Et je crois que cette dynamique ne peut s’établir que sur une synergie entre un parti politique rénové et le mouvement social. Un parti rénové qui s’appuie sur les mobilisations citoyennes,
Ceux qui veulent se limiter au mouvement social en restant à la base, dans une démarche de démocratie directe un peu naïve, ne vont pas aller très loin. On l’a vu avec les mouvements Occupy, qui étaient très intéressants mais qui se sont épuisés sans se transformer en demandes politiques explicites. Il est donc indispensable d’avoir une traduction politique et institutionnelle. »

Un autre article de Lena Bjurström, ayant pour titre Un pouvoir citoyen ?, complète la réflexion. Il porte sur les mouvements citoyens (Nous la majorité, la Vague citoyenne, Conférence citoyenne 2017) qui apparaissent en France pour élaborer une nouvelle démocratie « par le bas ». Est évoqué le Processus de Vogüe (Ardèche) qui rassemble ces diverses initiatives. L’article cite divers propos de personnes qui y participent et soulignent les problèmes qui se posent:
« Au sein du Processus de Vogüe…, tout le monde n’est pas dans une démarche électorale. Certains privilégient le principe du contre-pouvoir, mais il a été acté que différentes initiatives pouvaient coexister » (Antoine Bevort, de la Conférence citoyenne 2017). « Certains prônent un changement « par le bas » au sein de la société. Pour moi, les deux ne sont pas incompatibles. On peut transformer les choses à petite échelle, dans nos pratiques et nos vies quotidiennes. Mais il y a certains changements qui ne peuvent être portés qu’à grande échelle. Je pense qu’il est nécessaire de « pirater » les institutions telles qu’elles fonctionnent aujourd’hui pour pouvoir les refonder. Pour cela, la démarche électorale est nécessaire, car je ne crois pas que le pouvoir acceptera de se refonder de lui-même » (Benjamin Ball, de la Primaire.org).
Le Processus de Vogüe est critiqué de cette façon:
« L’idée d’un label simplement citoyen est à mon sens dangereuse, car elle peut agréger tout et n’importe quoi… Sans fondement politique clair, cette idée d’alternative citoyenne risque non seulement de n’être qu’une coquille creuse, mais surtout de se transformer en populisme électoral » (Sophie Wahnich, des Conseils d’urgence citoyenne).
Certains affirment éviter cet écueil en se référant à des valeurs communes:
« Il s’agit de définir des marqueurs communs. Comme l’écologie, l’antifascisme, la remise en question du productivisme et des pouvoirs financiers… » (Benjamin Ball).
Mais tout n’est pas clair pour tout le monde puisque certains mouvements dialoguent avec l’extrême droite et que « le débat fait rage entre ceux qui souhaitent l’ouverture la plus large possible et ceux qui prônent une orientation politique plus affirmée à gauche ».

Le petit dossier de Politis est en tout cas d’une grande richesse, livrant les interrogations du journal, mais la plupart du temps à travers les multiples interrogations d’acteurs de ces mouvements.

En effet, le contexte actuel nourrit plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Dans un pays comme la France (mais la situation est plus ou moins la même partout), la gauche modérée a renoncé à défendre une alternative. La faiblesse des gauches radicales les empêchent d’apparaître crédibles dans leurs programmes de changements. Les succès des mouvements nationalistes populistes combinant discours social et xénophobie les font passer pour la seule opposition efficace. Les nouveaux milieux progressistes (écologistes, antiproductivistes, tiers-mondistes, démocrates radicaux) rejettent à la fois les trahisons socialistes et les régressions nationalistes, mais malheureusement ils écartent aussi souvent les gauches radicales issues des deux derniers siècles. Peut-être, comme le dit Chantal Mouffe, « parce que la gauche se réfère trop à une conception d’elle-même de type sociologique, c’est-à-dire grosso modo représentant organiquement les intérêts d’une classe ouvrière organisée ». Peut-être aussi parce qu’on vit encore les soubresauts de vieux combats entre anarchistes et marxistes, et parce que chez certains l’anticommunisme n’est pas une denrée périmée.

Le dossier de Politis permet d’éclairer les difficultés actuelles. Chantal Mouffe met en évidence l’impasse de purs mouvements sociaux et citoyens rejetant l’organisation. Elle cite l’exemple de Podemos qui s’est justement constitué en parti pour dépasser le mouvement social des Indignés. Benjamin Ball affirme aussi la nécessité de changements à grande échelle. Ces derniers ne peuvent sans doute pas être réalisés sans participation aux institutions locales, régionales, nationales et internationales, et les processus électoraux sont indispensables pour gagner du pouvoir dans ces institutions.

Le contexte actuel est un moment où la gauche extrêmement divisée se livre à une quantité d’expériences manquant de cohérence. Il lui manque ce que furent pour le mouvement ouvrier la constitution de grandes organisations syndicales et de grands partis allant dans la même direction et aptes à jeter les bases d’une nouvelle société. Aux divisions internes du mouvement ouvrier qui persistent trop souvent s’ajoutent maintenant celles entre les socialistes (au sens strict qui ne convient plus à de nombreux partis se disant tels), dont l’action reste centrée sur les travailleurs, et la nouvelle gauche écologiste et citoyenne qui se prétend adaptée à un nouvel environnement. Si les socialistes ont de plus en plus intégré les soucis écologistes et antiproductivistes, en revanche la nouvelle gauche, ou certains milieux critiques progressistes qui ne veulent plus se dire de gauche, refuse la grille de lecture de la lutte des classes. On peut déplorer ces divergences. Car au fond bien peu a changé depuis cent ans: les dysfonctionnements du monde (dont la dégradation de la nature et les excès du productivisme) sont encore fondamentalement liés au capitalisme en quête de profit maximal. Comment donc dépasser les impasses actuelles sans attaquer de front le capitalisme ? Et comment s’en prendre au capitalisme sans combattre clairement l’exploitation des hommes sans laquelle il ne peut pas fonctionner ? C’est donc dans l’unité d’action, sinon dans la fusion, entre les organisations du monde ouvrier et les nouveau mouvements écologistes et citoyens que l’avenir doit se définir, et non dans l’indifférence mutuelle ou de vaines rivalités. Il n’y a pas d’un côté un mouvement en phase avec l’époque où l’on invente des modes de vie alternatifs, où l’on relocalise l’agriculture, où l’on crée des monnaies locales sans faire de politique, et un mouvement tributaire du passé où l’on se bat par des syndicats et des partis de masse pour obtenir aussi de manière politique une vie meilleure pour la majorité des salarés du monde entier. Il ne faudrait pas retomber dans les illusions des utopistes du XIXème siècle qui échouèrent en pensant que l’établissement de communautés idéales dissidentes enclavées dans la société suffirait à entraîner peu à peu, sans intervention de l’Etat, la généralisation de leurs modèles.

Comme le dit une militante de Nuit debout cité dans Politis: « On ne veut pas être un gentil mouvement qui discute, on veut être offensifs, Il y a dans Nuit debout un fond de discours politique radical qui est celui des luttes sociales et de leur convergence. Il s’exprime dans les actions que l’on peut mener. » Et il me semble qu’on doit ajouter: avec les syndicats et les partis qui se battent pour la transformation sociale.

Le post qui suit, consacré aux forces de gauche radicale en Europe qui agissent en participant à la vie politique, complète ces brèves considérations.

La démocratie à Nuit debout

La démocratie à Nuit debout


image: http://www.humanite.fr/nuit-debout-ou-la-democratie-meticuleuse-604566

Mobilisation syndicale contre la loi travail

Mobilisation syndicale contre la loi travail


image: http://www.humanite.fr/loi-travail-sept-syndicats-appellent-une-nouvelle-journee-de-greve-et-de-manifestations-le-28-avril

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