Conviction forte et fanatisme

Posted on 22 juin 2016

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L’argumentation libérale, depuis trente ans, associe sans cesse les projets de transformation sociale de la gauche radicale à la violence et au fanatisme. C’est une bonne manière de barrer la route à toute entreprise ambitieuse de changement politique radical. Si des pans importants de l’histoire révolutionnaire peuvent justifier cette critique, il est cependant utile de soupeser ce qu’elle affirme. Toute conviction forte s’accompagne-t-elle de fanatisme ?

Voici comment le Dictionnaire Larousse définit le fanatisme: « dévouement absolu et exclusif à une cause qui pousse à l’intolérance religieuse ou politique et conduit à des actes de violence ».

Le fanatisme consiste-t-il dans un certain type d’idées entières, radicales, extrêmes ? Celui qui est totalement convaincu d’une certaine conception de la divinité ou d’une certaine vision de la société est-il nécessairement fanatique ?

La définition du fanatisme citée plus haut semble montrer que le fanatisme ne réside pas dans le type de conviction. Il se manifeste seulement dans l’attitude, indépendante des convictions, qu’on adopte face aux autres. Avoir des convictions radicales inébranlables ne s’accompagne de fanatisme que s’il s’accompagne d’un refus d’écouter ceux qui ont d’autres avis et de parler avec eux, comme si le contact avec celui qui pense autrement était inutile du moment qu’on est dans la vérité, et comme si le contact avec l’autre, souillé par l’erreur, ne pouvait que salir la vérité qu’on professe. Ou s’il s’accompagne d’une volonté illimitée de faire régner ses convictions, en ne tenant compte ni de la mesure, ni de la moralité. On peut en effet manquer de mesure dans ses convictions si, pour que triomphe sa religion, on est prêt à bannir une minorité influente utile à la prospérité de son pays, comme Louis XIV l’a fait lors de la Révocation de l’Edit de Nantes. Le roi catholique avait alors perdu tout sens pratique de la mesure, prêt à affaiblir son pays pour satisfaire ce qu’il pensait être une exigence de sa foi. On peut aussi manquer à la moralité si on ne tient aucun compte de la personne des autres, soit qu’on oublie qu’ils exigent un respect absolu, soit qu’on oublie qu’il faut toujours considérer les conséquences des actes qu’on accomplit en terme de bonheur et de souffrance pour tous les êtres humains. Or persécuter, expulser, arrêter, déporter en masse, exécuter, comme le firent passablement de révolutionnaires, constituent inévitablement une série d’actes qui ne respectent pas les autres pour eux-mêmes et produisent beaucoup de souffrances.

Il en est qui prétendent que certaines convictions sont nécessairement suivies de fanatisme, qu’un roi intensément catholique comme Louis XIV ne pouvait pas tolérer dans son royaume ce qu’il estimait être une hérésie que Dieu le chargeait d’éradiquer, ou que la ferveur républicaine des Jacobins, ne pouvant pas admettre la tiédeur de nombre de leurs concitoyens, devait nécessairement déboucher sur la Terreur. Il me semble pourtant que le fanatisme, au-delà de la nature des conceptions et croyances, est fortement lié à des catactéristiques psychologiques. Pour ceux dont les traits psychologiques ne sont pas marqués par le besoin de tout maîtriser et de tout réduire à leur volonté, il est possible de concilier la force des convictions avec une attitude d’écoute des points de vue opposés, qu’on espère alors écarter par l’argumentation ou par l’exemple, de respect de la mesure, où l’on conserve un sens pratique qui n’engendre pas des situations inutilement difficiles, de fidélité à la moralité, par laquelle on ne traite jamais l’être humain comme un objet et/ou l’on fait croître le bonheur sans produire de la souffrance.

L’équilibre entre la clarté et la solidité des convictions et une attitude de mesure et de respect qu’on peut qualifier d' »humaine » n’est pas toujours facile à obtenir. Nombreux sont ceux qui utilisent le prétexte de la mesure et du respect des autres pour se contenter du désordre régnant en accusant précisément de fanatisme et de violence ceux dont les convictions sont fortes. Les plus convaincus ont en revanche tendance à penser que pour atteindre les buts qu’ils jugent supérieurs à tous les autres tous les moyens sont bons. Mais même celui qui croit à la venue d’une société parfaite peut échapper au fanatisme quand, sachant raison garder, il n’est pas prêt à tout pour y parvenir.

Pour mon compte, tout en luttant pour des changements importants, je ne crois pas que s’établira une société parfaite et je pense que cette position préserve mieux du fanatisme. Quant à celui qui croit à la construction d’un monde parfait, il peut certes sombrer dans le fanatisme s’il pense que si l’on agit d’une certaine manière intolérante et violente, il sera nécessairement instauré. Il peut cependant aussi avec les mêmes idées éviter le fanatisme s’il cultive l’influence modératrice de la raison, qui fait voir que certains moyens sont disproportionnés et improductifs, et s’il conserve le sens moral qui refuse de piétiner autrui et de le condamner au malheur.

Ce ne sont donc pas les conceptions même radicales ou extrêmes qui engendrent le fanatisme, mais ce qu’on fait de ces conceptions guidé par un appétit plus ou moins grand d’imposer ses désirs au monde ou de se venger de lui. Les religions et beaucoup de grandes doctrines politiques se caractérisent par la tonalité entière et radicale de leurs enseignements, et pourtant si elles ont presque toutes produit des fanatiques 1), elles ont aussi montré, à travers ce qu’elles ont laissé de meilleur, qu’il est une façon raisonnable et morale de comprendre les messages les plus catégoriques 2).

D’autant plus qu’il n’y a pas que les convictions considérées comme fortes qui produisent la violence, le fanatisme ou l’obstination 3).

1) Chez les chrétiens, Savonarole ou Cromwell, chez les musulmans, les djihadistes, chez les socialistes, en tout cas le terrifiant Pol Pot.
2) Chez les chrétiens, saint François d’Assise ou saint Thomas More, chez les socialistes, Jaurès, Maurice Thorez ou Khrouchtchev.
3) Le rapport est complexe entre convictions et fanatisme. Ainsi on peut même trouver des personnalités à l’esprit fanatique parmi celles qui rejettent les idées radicales: ainsi Manuel Valls semble actuellement défendre le social-libéralisme (doctrine intellectuellement centriste), en refusant toute écoute de positions différentes au profit des seules forces qui le soutiennent, avec une bonne dose de fanatisme. On peut aussi penser à la rigidité tout bonnement fanatique avec laquelle les instances économiques et financières internationales imposent contre toute logique les contraintes libérales du désendettement et de l’austérité. Et la violence n’est par ailleurs pas toujours en relation ni avec des convictions radicales ni avec le fanatisme: Staline, par exemple, malgré son adhésion au marxisme-léninisme, n’a-t-il pas été un tyran calculateur et systématique, craignant comme tout tyran que son pouvoir forcément très contestable soit contesté, plus qu’un communiste fervent et fanatique (voir Robert Service, Staline, Perrin, 2013) ? Il semble aussi peu convaincant d’attribuer des convictions fanatiques aux dirigeants dynastiques nord-coréens, qui entretiennent par la violence un système complètement clos au service de leurs propres intérêts.

Savonarole, réformateur florentin à la ferveur fanatique

Savonarole, réformateur florentin à la ferveur fanatique


Savonarole: https://fr.wikipedia.org/wiki/Jérôme_Savonarole

Jean Jaurès, réformateur radical sans rigidité

Jean Jaurès, réformateur radical sans rigidité


Jean Jaurès: https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Jaurès

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