Le Brexit n’est pas seulement de droite

Posted on 9 juillet 2016

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Dans le Courrier du 6.7.2016, dans la rubrique Thawra !, Joseph Daher a consacré au Brexit une analyse dont je partage un grand nombre de points. Il me paraît comme à lui que l’UE est « un projet capitaliste, raciste, impérialiste et non démocratiques » et que , « dans les conditions actuelles, les institutions européennes ne sont pas réformables ». Il me semble aussi que la campagne pour le Brexit « a été très fortement dominée par la droite et l’extrême droite, avec une propagande agressive anti-migrants et islamophobe ». Je partage aussi sans réserve la conclusion proposée: « Aux forces progressistes de construire sur des bases anticapitalistes, antiracistes, anti-impérialistes, féministes et écologistes qui s’opposent au projet de l’UE… mais aussi aux mouvements d’extrême droite qui veulent instrumentaliser les frustrations populaires à des fins racistes et tout aussi néolibérales ».

Je ne suis cependant pas convaincu par les considérations tactiques défendues par Joseph Daher. La campagne pour le Brexit ayant été menée d’après lui par la droite et l’extrême droite, ces derniers courants étant aussi semble-t-il les principaux bénéficiaires immédiats de la sortie de l’UE, il faudrait partout renoncer à contester les institutions européennes.

Il est vrai qu’en Europe centrale et du Nord, la situation est actuellement préoccupante, l’hostilité au système bruxellois étant quasiment le monopole de l’extrême droite et s’accompagnant presque toujours de xénophobie. Si l’on en est arrivé là, c’est suite à la conversion de la gauche modérée au néolibéralisme et à la faiblesse de la gauche radicale due à des causes diverses. Mais cela veut-il dire que pour ne pas se trouver, pour des raisons tout à fait opposées, dans le même camp que les nationalistes, il faut continuer de laisser les peuples se faire piétiner par l’UE et ses règles ultralibérales ?

Dans la situation actuelle, même si un gouvernement de gauche radicale arrive au pouvoir, l’intégration à l’UE l’empêche de pratiquer une politique conforme au voeu des électeurs: le triste cas de la Grèce de Syriza en est la preuve évidente, où Alexis Tsipras n’a même pas pu donner suite à un référendum mandatant son gouvernement pour la résistance à Bruxelles. Le maintien dans l’UE n’a donc pas de sens d’un point de vue progressiste. Bien sûr on peut continuer de miser, comme certains semblent le penser, sur la transformation à moyen terme de l’UE dans un sens démocratique et social. Mais franchement, il est difficile sinon naïf d’y croire. L’UE est constitué de pays presque tous gouvernés par les néolibéraux (certes élus, mais de quelle façon (voir l’influence des milieux économiques et leur contrôle des médias) ?), les forces de gauche radicale n’ont même pas le 10 % des sièges au Parlement européen, les référendums sur lesquels on pourrait compter pour renverser l’establishment ou bien ne seront pas organisés (car quel pouvoir organise volontairement les consultations qui le mettent en péril ?), ou bien s’ils sont organisés et amènent un résultat contraire à celui attendu par les autorités, ils ne seront pas respectés (comme en France en 2005). Continuer dans la voie actuelle, ce n’est pas lutter contre l’extrême droite, c’est au contraire la renforcer. L’hostilité de la population à l’UE augmente en effet partout, et si la droite et surtout l’extrême droite restent les seules forces opposées à l’UE, même pour les plus mauvaises raisons, elles seront les seules à en récolter les fruits.

Pour la gauche radicale, il vaudrait à mon sens beaucoup mieux que l’UE comme elle fonctionne aujourd’hui, et que Joseph Daher estime à juste titre « non réformable », soit dissoute. Ce qui peut commencer par une suite de Brexit, les résultats de référendums sur le retrait de l’UE étant sans doute les seuls sur lesquels Bruxelles n’oserait pas marcher. Dans divers pays une véritable gauche retrouverait la possibilité de se présenter aux élections avec un programme de gauche et, en cas de succès, de l’appliquer sans décevoir la population et sans la jeter dans les bras des nationalistes xénophobes. Si une telle évolution touchait un certain nombre de pays et ce n’est pas exclu en Europe du Sud (et on pourrait même ajouter l’Irlande), une alliance, vraiment internationaliste, entre pays progressistes pourrait alors s’établir et servir de base à la construction d’une autre Europe. Un autre cas pourrait être l’arrivée au pouvoir d’un parti ou d’un groupe de partis mandatés pour refuser les actuelles règles de l’UE et qui, avant de quitter l’Union, réussirait à obtenir une révision des traités (et le départ de l’UE n’interviendrait que si cette tentative échouait). Mais cette solution n’est envisageable que dans quelques grands pays, surtout la France (c’est il me semble la position que soutient Jean-Luc Mélenchon 1)). En tous les cas, la non remise en question radicale de l’UE avec sur la tempe le pistolet de faire le jeu de l’extrême droite me semble aujourd’hui totalement dépassée. Encore une fois, c’est la prolongation d’une situation où, par rapport à l’UE néolibérale, la gauche radicale est aux abonnés absents ou donne des réponses de Normand, qui pave les routes du FN et de ses semblables qui ont l’air d’être les seuls à savoir ce qu’ils veulent 2).

Il est évidemment très difficile de prendre une décision concernant une question aussi complexe. Il peut sembler qu’on soit pris au piège quelle que soit l’attitude adoptée: qu’on maintienne l’UE et toute politique progressiste antilibérale est exclue, qu’on la dissolve et c’est l’extrême droite xénophobe qui s’impose. Je pense avoir montré que si la première branche de l’alternative est vraie (l’UE actuelle existe en effet pour imposer le néolibéralisme), en revanche la deuxième branche mérite bien des nuances (il existe une gauche véritable partout et si elle sait prendre les devants, elle est en mesure de vaincre l’extrême droite malgré les succès qu’elle engrange ces dernières années… justement à cause de la faiblesse des gauches). Si le Brexit peut signifier le renforcement des conservateurs et de l’UKIP et l’aggravation de l’austérité au Royaume Uni, il peut aussi signifier le retour au pouvoir d’un Parti travailliste orienté à gauche qui pourra, sans la tutelle de Bruxelles, appliquer une politique progressiste 3) (c’est pourquoi il est important que Jeremy Corbyn reste le leader du parti malgré le putsch que l’aristocratie des parlementaires a lancé contre lui 4)). On ne peut toujours remettre à plus tard la grande remise en question, car on trouvera toujours une bonne raison pour dire que ce n’est pas le moment. Mais il est vrai que je suis heureux d’être Suisse et de n’avoir pas, au-delà de mon souhait de voir se dissoudre l’UE néolibérale, à militer pour un Suixit, ce qui, tâche épuisante, me forcerait sans cesse à expliquer que je n’ai rien de commun avec l’UDC…

1) Après l’acceptation du Brexit, Jean-Luc Mélenchon réagissait ainsi: « Cela donne une leçon à toute l’Europe : ou bien on la change ou bien on la quitte. C’est le moment d’avoir un plan B » (http://www.franceinfo.fr/fil-info/article/c-est-la-fin-d-un-monde-qui-commence-avec-ce-brexit-j-l-melenchon-depute-europeen-800531). Voir son excellente conférence de presse sur You Tube sous le titre L’Europe on la change ou on la quitte.
Politis (7 au 14 juillet 2016), dans un article de Pauline Graulle et Michel Soudais, intitulé L’Europe divise à gauche, se fait par ailleurs l’écho du débat qui a actuellement cours au PCF, dont la direction défend une position favorable au maintien de l’UE: « … l’orientation de la direction du PCF est loin de faire l’unanimité dans les rangs communistes. En témoigne un amendement présenté lors du 37ème congrès par la fédération du Nord unanime souhaitant « un large débat à tous les niveaux, national et local, sur la sortie ou le maintien de l’Union européenne et de l’euro en tant que monnaie unique ». Soumis au vote, sous la pression insistante des délégués de plusieurs fédérations, il n’a été rejeté que par 60 % des délégués, 40 % votant pour, après deux interventions de Pierre Laurent (secrétaire national) dans le débat ».
2) Joseph Daher écrit: « S’il est vrai qu’une section importante de la classe ouvrière anglaise et galloise blanche des zones industrielles abandonnées, mécontente de la baisse continuelle de son niveau de vie, a voté pour la sortie, il faut relativiser cette affirmation. D’abord parce que la classe ouvrière du Royaume-Uni n’est pas limitée aux travailleurs blancs et anglais. Et les classes populaires d’Ecosse, de Belfast ouest, Liverpool, Manchester, Leeds, Bristol et Londres, la plupart des syndicats, des électeurs noirs, asiatiques et musulmans, et les trois quarts des jeunes ont voté en faveur du « Remain ». » Il est assurément tout à fait fondé de rappeler que la population du Royaume-Uni n’est pas seulement constituée d’Anglais de souche ayant particulièrement souffert du thatchérisme et que tous les travailleurs doivent être pris en compte, mais on pourrait comprendre à la lecture du passage que l’expérience des ouvriers anglais qui ont perdu leur emploi dans les années 1980 et se sont appauvris ne doit plus vraiment compter, en tout cas moins que celle d’autres travailleurs. Et sous prétexte de rétablir l’unité entre tous les travailleurs, voilà qu’on instaure une division entre une couche conservatrice de travailleurs du pays (qui ont refusé l’UE) et les travailleurs admettant plus ou moins la nouvelle donne (qui ont suivi les mots d’ordre pro-européens). Il me semble que c’est justement ce genre d’attitude qui détourne de la gauche une partie essentielle de la classe ouvrière qui a suffisamment souffert depuis des décennies pour qu’on ne la rabaisse pas en l’accusant d’être l’alliée objective de l’extrême droite.
3) La campagne de gauche pour le Brexit s’appelait Left Leave. Elle était soutenue par le Scottish Left Leave, l’Indian Workers Association (GB), le Bangladeshi Workers Council of Britain, le Communist Party, Counterfire (un mouvement de gauche radicale fondé en 2010) et le Socialist Workers Party (trotskyste). Un des textes de la campagne affirmait:
« La prise de décision dans l’UE est dominée par des corps non élus comme la Commission européenne et la Banque centrale européenne. Ceux qui les dirigent méprisent la démocratie….
C’est un mythe que l’UE défend les travailleurs. La législation sur les salaires égaux résulte du combat des couturières à Fort Dagenham en 1968, pas de l’UE. La plupart des lois concernant la santé et la sécurité au travail ont leur origine dans les années 1970, à l’époque où les syndicats étaient forts… L’UE n’a défendu les travailleurs contre aucune des 12 lois votées par les Tories et dirigées contre les syndicats depuis 1980….
Actuellement l’UE est engagée dans une déportation de masse des réfugiés depuis la Grèce….
Si la Grande-Bretagne vote pour la séparation, cela ne signifie pas automatiquement un mouvement vers la droite. Les Tories (= conservateurs) se sont déchirés dans le débat sur l’UE. Si Cameron perd, il s’en ira presque certainement. Si le gouvernement reste conservateur, il sera désepérément fragile.
C’est non seulement le gouvernement qui sera affaibli. Les riches et les puissants ont soutenu l’appartenance à l’UE de manière écrasante. La City, la Confédération de l’industrie britannique et l’Institut des Directeurs soutiennent tous le statu quo. C’est aussi le cas d’au moins deux tiers des grandes entreprises britanniques consultées l’an passé par le Financial Times. Une crise pour nos dirigeants peut ouvrir un plus grand espace pour la gauche »
(trad. par nos soins, voir le site: http://www.leftleave.org/).
Outre les organisations participant à Left Leave, et contrairement au front syndical majoritairement favorable à l’UE, le syndicat des transports RMT, le syndicat des employés de chemins de fer Aslef, le syndicat des boulangers BFAWU et le Nipsa, le plus grand syndicat nord-irlandais, étaient aussi dans le camp du Brexit.
Il faut aussi rappeler que, malgré le mot d’ordre du Labour pour le maintien dans l’UE, ce ne sont pas moins de 37 % des électeurs travaillistes qui ont accepté le Brexit.
4) Le Parti travailliste accorde statutairement un poids considérable à ses parlementaires, ce qui livre le parti au pouvoir d’un aristocratie de politiciens ces dernières années souvent liés aux milieux d’affaires. Depuis peu, l’élection du leader a été transférée aux simples membres du parti et c’est ce qui a permis la victoire de Jeremy Corbyn. Que le parti reflète désormais la volonté des militants de base a bien sûr dès le départ suscité l’indignation d’une bonne part de son élite privée de la possibilité de manoeuvrer comme elle l’entendait. C’est bien une lutte pour la démocratie qui a lieu ces jours dans le Parti travailliste entre la majorité des parlementaires réclamant le départ de Corbyn et la base qui manifeste pour celui
qu’elle a élu, comme on le voit dans l’article suivant: « Ils sont 3,000 dans les rues de Liverpool, selon le journal local Liverpool Echo, ce samedi 2 juillet. Ils ont notamment chanté « You’ll never walk alone » (« Tu ne marcheras jamais seul »), l’hymne du Liverpool FC. A Leeds, ils sont plusieurs centaines à braver la pluie. Des manifestations similaires sont signalées à Hull, Nottingham, Exeter, Norwich, Penzance, Londres, Plymouth… La veille, les premiers rassemblements ont été signalés, notamment à Manchester où, encore une fois, plusieurs centaines de membres et sympathisants du Labour ont affiché leur soutien au leader élu en septembre 2015…./ La veille, près de 10,000 personnes s’étaient rassemblées dans Parliament Square pour soutenir leur leader. Depuis, la tension n’a cessé de monter » (Nathanaël Uhl dans: http://www.pcf84danielecasanova.fr/2016/07/a-travers-le-royaume-uni-des-milliers-de-manifestants-pour-soutenir-jeremy-corbyn.html). Sur le putsch contre Jeremy Corbyn, voir aussi un intéressant article: http://tendanceclaire.org/breve.php?id=19477

Tony Benn, leader de la gauche travailliste (années 1970-1980): "J'ai vu que l'UE se développait et il était très clair que ce qu'ils avaient en tête était antidémocratique.

Tony Benn, leader de la gauche travailliste (années 1970-1980): « J’ai vu comment l’UE se développait et il était très clair que ce qu’ils avaient en tête était antidémocratique ».


https://www.indiegogo.com/projects/lexit-the-movie-the-left-wing-case-for-brexit#/

Une autre Europe est possible, une autre UE ne l'est pas

Une autre Europe est possible, une autre UE ne l’est pas


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