Attentats: plus extrémistes que religieux

Posted on 31 juillet 2016

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Les récents attentats en France et en Allemagne sont de nouvelles manifestations d’extrême violence qui produisent une grande tristesse, surtout pour les innocents qui ont été fauchés sans aucune raison (sinon celle qu’ils n’étaient pas des adeptes d’une version extrémiste de la religion des assassins, ou qu’ils vivaient ou séjournaient dans un pays considéré comme ennemi). La première réaction est à la fois de colère contre les assassins, de respect pour les victimes et de sympathies pour leurs proches. Elle est aussi de solidarité avec l’immense majorité des musulmans rejetant sans réserve les comportements terroristes comme contraires à leur religion.

On peut ensuite tenter modestement quelques réflexions pour essayer d’éclairer un phénomène simplement odieux. On se trouve face au terrorisme aveugle, encore plus incompréhensible que les terrorismes politiques qui ciblaient des agents du pouvoir ou visaient à obtenir de la visibilité au profit d’une cause. On se trouve ici devant un « nihilisme » au sens de célébration du néant pour le néant (car quel but politique autre que la destruction des assassins eux-mêmes ou du monde entier de telles actions peuvent-elles viser ?), à peine tempéré par la référence à un au-delà sans aucune relation avec la réalité présente, et où la seule explication légèrement rationnelle serait la loi du talion voulant qu’on se venge sur des innocents européens de la mort d’innocents proche-orientaux.

Certains coupables semblent être des êtres psychiquement malades, asociaux et/ou déprimés, et il est possible que les leaders djihadistes ne fassent qu’utiliser conformément à leurs objectifs de guerre totale des actes de déséquilibrés dont la religion était peut-être une motivation mineure. En tout cas il semble bien que proposer une explication religieuse du phénomène de la violence djihadiste ne soit pas satisfaisant. Le faire justifie l’idée qu’on se trouve dans une lutte de civilisation entre l’Occident et l’Islam, thèse défendue à la fois par la droite xénophobe européenne et par les extrémistes musulmans, deux groupes qui ont l’intention d’en découdre.

Il est sans doute inutile, dans les circonstances actuelles, de lire le Coran pour savoir si ce livre contient effectivement ou non des passages qui justifient la violence. Si l’on trouvait des passages à tonalité violente, on penserait alors qu’il est correct d’imputer la violence à l’ensemble de l’Islam. En user de la sorte c’est adopter la vision de la religion des extrémistes qui pensent que tout ce qu’un livre religieux mentionne doit être suivi à la lettre. Si l’on adopte cette approche, il faudrait aussi mettre en accusation le judaïsme et le christianisme dont les textes saints contiennent également des passages violents ou déraisonnables. Accréditer une telle conception de la religion donnerait raison aux antireligieux dénonçant toute religion comme un poison dont il faut délivrer à tout prix l’humanité. Le problème n’est pas celui de la religion, c’est le problème de la haine et de l’aveuglement. La haine est cette tendance enracinée dans le coeur de l’homme et qui se manifeste de toutes sortes de façons. Il est vrai que la religion a souvent servi à développer et entretenir la haine, par sa revendication de se situer au niveau de l’absolu et de posséder toute la vérité. C’est pourquoi la religion a justifié la haine des inquisiteurs contre les hérétiques, celle des catholiques contre les protestants et des protestants contre les catholiques, et celle aujourd’hui de certains musulmans contre les non-musulmans et aussi bien contre d’autres musulmans (soit tous ceux qui ne leur ressemblent pas en tous points). A l’évidence la religion a souvent donné une ferveur inégalable pour croire démesurément en soi et détruire ceux qui adhèrent à d’autres croyances, car il est facile de haïr quand on a l’impression qu’un être tout-puissant nous en donne la permission ou même l’ordre. Il y a de même dans tout cela beaucoup d’aveuglement, car il est très étonnant de penser qu’un Dieu dont l’essence est la perfection puisse recommander la violence qui est par définition un signe d’imperfection. Mais si certains croyants sont animés par le sentiment de haine et par l’aveuglement, ce n’est pas la faute de la religion. Car on peut vivre la religion de diverses façons. Si ceux que la haine travaille font de la religion le moteur de leurs actions destructrices, il est complètement possible de faire de la religion une force permettant de découvrir et de mettre en oeuvre ce qu’il y a de meilleur en l’homme (la générosité, le pardon, le sens de la justice). Si certains croyants adoptent ce point de vue tout en accordant une grande valeur à la lettre des textes sacrés, on peut aussi penser que les religions ne sont pas des blocs aux dogmes fixés pour l’éternité, mais des souces d’inspiration en perpétuelle évolution, et dans ce cas les éventuels appels à la violence contenus dans certains livres saints rédigés il y a bien longtemps peuvent être considérés comme des éléments liés aux circonstances historiques accompagnant la rédaction des livres et non comme des vérités immuables. Si l’on veut absolument comprendre les événements actuels comme des manifestations de l’essence de l’Islam (alors qu’on ne tiendrait pas compte de toutes les manifestations où il se montre tout à fait différent), alors on obstrue totalement la voie vers une compréhension positive de la religion (de l’Islam mais aussi de tout autre religion), en tant que facteur d’amélioration véritable de l’humanité. La conception de la religion que je propose me paraît pouvoir convenir à tous les croyants rejetant le fanatisme.

Par rapport aux extrémistes qui sèment la désolation en Europe, il me semble qu’il faut distinguer les meneurs et ceux qu’ils appellent des « soldats » et qu’on peut aussi considérer comme leurs victimes. Pour les meneurs sans scrupule ( qui semblent avoir le but stratégique tout à fait réfléchi de provoquer l’islamophobie pour que tous les musulmans attaqués indistinctement par les Européens se rallient à l’extrémisme- voir http://www.lematin.ch/monde/Il-a-ecrit-la-bible-des-djihadistes/story/13193575), leur destin devrait être de sévères peines de prison pour que le reste de la société, et notamment les jeunes dont ils détruisent les vies, soit efficacement protégé d’eux. Appeler à commettre des massacres ne relève pas de la liberté d’expression et réprimer l’incitation au crime ne signifie pas qu’on rétablit le délit d’opinion. C’est pourquoi il faut à coup sûr bien distinguer les imams même les plus fondamentalistes qui n’appellent pas à la violence de ceux qui prêchent le meurtre. Pour les victimes envoyées pour tuer et se faire tuer en leur disant qu’ils méritent le paradis, il faut considérer la dimension sociale: ceux qui sont convaincus par l’extrémisme ont souvent connu beaucoup de souffrance sociale et ils devraient enfin trouver dans une société progressiste, une place obtenue par un travail honnête, au lieu d’être chômeurs ou délinquants (ce qui n’est possible que dans le cadre d’un rejet du néolibéralisme mondialiste qui charrie après lui l’exclusion comme les nuages la pluie). En outre, il faudrait sans doute distinguer ceux qu’on peut raisonner et qui peuvent comprendre qu’il vaut mieux opter pour une conception correcte de la religion favorisant l’établissement d’une société juste, et ceux qui ne se laissent pas convaincre ou souffrent d’une vraie pathologie. En effet, songer qu’il est justifié de tuer n’importe qui autour de soi pour se venger de ses frustrations et de ses échecs peut relever du désordre mental et dans ce cas une psychothérapie intensive sera sans doute nécessaire 1). Il serait aussi bon qu’on bloque tout appel au meurtre sur Internet, qui apparaît comme un vecteur majeur de la diffusion de ces doctrines ; s’il peut être conçu comme un instrument de libération, le web, dans une société chaotique, est souvent le véhicule de graves aberrations, et si l’on se soucie du vivre ensemble, on ne saurait s’accomoder des excès qu’il rend possible.

Fondamentalement, on doit aussi considérer le phénomène actuel de l’extrémisme djihadiste comme une manifestation du désarroi de sociétés éclatées, inégales et individualistes, où les frustrations individuelles n’ont d’exutoire que dans des entreprises de destruction aveugle menées par des individus désespérés n’arrivant plus à trouver un sens positif à leur vie actuelle 2): tourner le dos à la résignation face à l’injustice sociale et au matérialisme consumériste apparaît alors comme une clé majeure pour sortir de l’impasse du fanatisme.

Face au grave problème d’un extrémisme se réclamant d’une vision destructrice de la religion, des propos comme ceux qui précèdent peuvent sembler légers et irréalistes. Il me semble pourtant qu’en démocratie un tel problème est celui de tous les citoyens, quelles que soient leur origine et leurs croyances, et qu’il ne doit pas être le monopole des policiers, des services secrets, des politiciens et des experts, même si sa gravité réclame des compétences particulières. Cette forme d’extrémisme est aussi notre affaire, à nous tous les citoyens soucieux d’un monde meilleur. C’est à nous de dire clairement comment nous voulons affronter ce moment critique et de réaffirmer avec fermeté nos valeurs, dont la liberté de pensée et de croyance religieuse. Que ces quelques paroles soient donc prises comme une simple intervention dans le débat citoyen pour surmonter par des moyens politiques et culturels, cette étape douloureuse où la religion est de nouveau utilisée par certains, comme par les catholiques au temps de la Saint-Barthélemy 3), comme exutoire à des émotions violentes et comme instrument au service d’objectifs politiques. Mais ces agressions, aussi bouleversantes soient-elles, ne doivent pas amener les Européens à s’enfermer dans la tour d’ivoire de la bonne conscience sans se remettre en question: qu’en France notamment il existe un vrai déficit d’intégration pour la population musulmane, lié en partie à une mauvaise situation économique née de l’actuel contexte capitaliste, et que les Occidentaux, à travers le colonialisme et leurs interventions militaires, aient joué un rôle inacceptable dans les pays islamiques, voilà qui mérite plus que jamais examen, en toute honnêteté et sans activer de vaines passions nationalistes.

1) Dans la Tribune de Genève (28 juillet 2016),, on trouve une intéressante prise de position du juge Marc Trévidic: « … Nous n’avons (j’ajoute: malheureusement) le choix qu’entre la prison ou la liberté. Dans ce genre de dossiers, nous sommes face à des gens dont on sait qu’ils sont dangereux mais qui n’ont pas encore commis d’actes qui les conduiraient à être incarcérés pendant de longues années. A mon avis, il faudrait prévoir une sorte de sas entre la prison et la liberté, un lieu où l’on pourrait entamer une déradicalisation, observer le comportement de ces personnes, les analyser, au lieu de les garder en prison avec de faibles charges ou de les lâcher directement dans la nature, même avec un bracelet électronique. Mais ces sas devraient être placés sous le contrôle de la justice et non pas de l’administration… Avec ce genre de centres (contrôlés par l’administration), nous franchirions la ligne rouge qui nous protège du totalitarisme. C’est justement le but recherché par l’Etat islamique. » On peut ajouter que dans ces lieux, on pourrait soigner ceux qui ont besoin d’une psychothérapie.
2) A propos de la crise de l’éducation, Jean-Claude Michéa écrit: « La crise de ce qu’on appelait autrefois l' »Ecole républicaine » n’est pas séparable de celle qui affecte désormais la société moderne dans son ensemble. Elle participe, à l’évidence, du même mouvement historique qui, par ailleurs, défait les familles, décompose l’existence matérielle et sociale des villages et des quartiers, et d’une façon générale emporte progressivement avec lui toutes les formes qui, il y quelques décennies encore, marquaient une part importante des rapports humains » (L’enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes, Editions Climat, 1999, coll. Micro-Climats, pp. 12-13). Comment ne pas voir un lien entre le fanatisme de jeunes gens ayant grandi en Europe et la déstructuration de plus en plus grande des sociétés mondialisées ?
3) Assurément l’Islam n’a pas le monopole de la violence pratiquée en invoquant la religion. En 1572 les catholiques se livrèrent en France à de terribles massacres de protestants appelés Massacre de la Saint-Barthélemy (dont on n’accusera certainement pas l’esprit de l’Evangile !): « La tuerie dure plusieurs jours, malgré les tentatives du roi pour la faire arrêter. Enfermés dans une ville quadrillée par la milice bourgeoise, les protestants ont peu de chance de s’en sortir. Leurs maisons sont pillées et leurs cadavres dénudés et jetés dans la Seine. Certains parviennent à se réfugier chez des proches mais les maisons des catholiques tenus en suspicion sont également fouillées. Ceux qui manifestent leur hostilité au massacre prennent le risque de se faire assassiner. Le massacre touche également les étrangers, notamment les Italiens…. Au total, le nombre de morts est estimé à 3 000 à Paris, et de 5 000 à 10 000 dans toute la France, voire 30 000 » (https://fr.wikipedia.org/wiki/Massacre_de_la_Saint-Barthélemy).

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