Quelques mots sur la haine

Posted on 31 juillet 2016

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La haine est l’un des sentiments fondamentaux éprouvés par les êtres humains. Si la tradition philosophique emploie sans hésiter le mot haine en lui donner diverses significations, il me paraît souhaitable de garder le mot de haine pour désigner la passion envahissante et durable, alors que pour les sentiments circonstantiels et plus ou moins forts, il est plus indiqué d’utiliser les termes d’hostilité ou d’agressivité.

La haine et ses dérivés, Freud les enracine dans une tendance inscrite en nous et indépendante de toute autre, qui est une tendance négative à l’autodestruction et qu’il appelle l’instinct de mort. Face à l’instinct érotique recherchant positivement la vie et l’amour, il y a l’instinct de mort: « … j’en tirai la conclusion qu’à côté de l’instinct qui tend à conserver la substance vivante et à l’agréger en unités toujours plus grandes, il devait en exister un autre qui lui fût opposé, tendant à dissoudre ces unités et à les ramener à leur état primitif, c’est-à-dire à l’état anorganique (ou inorganique, soit dépourvu de vie)«  1). Freud explique que cette tendance à l’autodestruction est mise au service de la vie de l’individu quand elle se retourne contre l’extérieur plutôt que de travailler contre lui. Selon le fondateur de la psychanalyse, la haine sous la forme de l’instinct de mort existe donc au fond de chacun de nous, et elle est sans cesse prête soit à réagir contre ce qui nous agresse soit à se retourner contre nous quand il n’y a pas d’ennemi extérieur.

La haine (que dans ce sens je préfère appeler agressivité ou hostilité) joue assurément un rôle positif de défense de l’individu face à ce qui lui fait du tort. Un être totalement dépourvu d’agressivité face au monde extérieur serait souvent mis en péril. Il est naturel d’éprouver du mécontentement à l’égard des êtres qui nous font du mal, et il est naturel de répondre à leurs attaques par des actes d’opposition plus ou moins vigoureux. Spinoza, qui fonde sa psychologie sur la joie, sentiment qui naît de la constatation d’un renforcement de notre être, et sur la tristesse, sentiment qui naît de la constatation d’un affaiblissement de notre être, définit la haine comme « une Tristesse qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure » 2). Ainsi pour Spinoza, la haine s’éveille naturellement quand on estime qu’un être ou qu’un objet extérieur cause un affaiblissement de notre être. Il serait malvenu de considérer comme infondée et contre nature la haine que ressent le déporté à l’égard de ses gardiens tortionnaires ou celle que ressent le père dont un criminel a tué un enfant. Il existe donc une haine naturelle dont on ne peut pas plus empêcher la naissance qu’on ne peut empêcher un vent d’une certaine force de casser certaines branches.

La haine ressentie revêt pourtant des aspects problématiques. D’abord on peut ressentir de la haine pour un motif sans valeur objective. Celui qui hait le pratiquant d’une autre religion qui ne lui a rien fait, seulement sur la base de ses préjugés, éprouve bien la même haine que celui qu’un tyran a maltraité, mais son sentiment ne repose pas sur un tort objectif qu’il aurait subi: le tort dont il s’estime la victime de la part de l’adepte d’une autre religion est imaginaire. Une part importante de notre haine (de notre agressivité) provient de mécanismes complexes qui tiennent peu compte de la réalité des faits et des torts véritables qui nous seraient infligés. Joan Riviere parle notamment de la projection qui nous permet de projeter sur d’autres (de transférer à d’autres) la méchanceté que nous n’aimons pas porter en nous pour avoir ensuite le droit de les haïr et d’avoir en plus la bonne conscience d’être bons alors qu’ils sont mauvais: « Une fois que nous voyons le mal dans une autre personne, il devient possible, et il peut sembler nécessaire, de libérer l’agressivité refoulée éprouvée contre cette personne; d’où le rôle important que jouent dans la vie la condamnation des autres et, d’une façon générale, la critique, la dénonciation et l’intolérance » 3). Un peu plus loin, la même psychanalyste écrit: « Cela saute aux yeux, par exemple, en ce qui concerne les sentiments de l’homme de la rue qui voit la méchanceté et l’agressivité des autres pays, mais pas du sien. Il en va de même quant à ses idées sur le parti politique de l’opposition; ce que celui-ci fait est au plus haut point dangereux, destructeur et égoïste, alors que les intentions et les mobiles de son parti sont aussi purs et justes qu’on peut l’imaginer » 4). La projection peut déboucher sur la désignation d’un bouc émissaire chargé de tous les défauts, et que l’on hait comme responsable de toutes nos difficultés. Le destin de cette agressivité mal dirigée doit être de s’évanouir sous l’effet d’une meilleure connaissance des choses. Un deuxième aspect problématique est celui de savoir ce que l’on fait des sentiments de haine objectivement fondés qu’on éprouve. S’il est assurément des occasions, comme la légitime défense, où il est tout indiqué de libérer sans réserve notre agressivité pour défendre nos justes intérêts et parfois notre vie, il en est d’autres où la réflexion ou des considérations morales justifient qu’on donne une suite modérée, voire même qu’on ne donne pas suite, à des sentiments d’agressivité pourtant basés sur de vraies atteintes à notre bien. Si la loi du talion semble dans certains cas s’imposer, on peut cependant y renoncer en comprenant qu’elle n’améliorera pas le monde ou on peut opter moralement pour le pardon. On peut aussi par exemple comprendre, lorsqu’un chef d’entreprise fait du tort à ses employés, que la lutte syndicale ne doit pas s’attaquer à la personne du patron, mais à la mauvaise organisation de la société dont il n’est qu’un élément.

Il est incontestable que la haine (l’agressivité), tout en visant la destruction, sert aussi à maintenir la vie en écartant ce qui la met en danger. Mais il faut aussi réaliser que la victoire de l’amour sur la haine, de l’union sur la destruction, est essentielle et qu’elle constitue, selon Freud, le programme de la civilisation: « Désormais la signification de l’évolution de la civilisation cesse à mon avis d’être obscure: elle doit nous montrer la lutte entre l’Eros et la mort, entre l’instinct de vie et l’instinct de destruction, telle qu’elle se déroule dans l’espèce humaine. Cette lutte est, somme toute, le contenu essentiel de la vie » 5).

Une forme adaptée d’agressivité est celle qu’on met en route pour contrer les dysfonctionnements qui lèsent les citoyens. Une forme inadaptée est celle qui se change en haine démesurée, destructrice des autres et autodestructrice, lorsque le désepoir s’installe face à des impasses qu’on ne peut surmonter d’une manière efficace. Que de plus en plus aujourd’hui toute tentative de modifier la société par la politique et les luttes sociales soit perçue comme inutile, est peut-être une des causes qui poussent certains, dont l’avenir est bouché, à sombrer dans la haine (d’eux-mêmes et du monde) et dans la destruction aveugle.

1) Malaise dans la civilisation, trad. par Ch. et J. Odier, Presses Universitaires de France, 1971, coll. Bibliothèque de psychanalyse, p. 73.
2) Ethique, 3éme partie, trad. Ch. Appuhn, Garnier Frères, 1965, coll. GF, p. 148.
3) Mélanie Klein et Joan Riviere, L’amour et la haine, Le besoin de réparation, trad. Annette Stronck, Petite Bibliothèque Payot, p. 53.
4) op. cit., p. 21.
5) Malaise dans la civilisation, édition citée, p. 78.

La guerre d'Otto Dix

La guerre d’Otto Dix


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