Le Festival de Lorient: fête de musique et de fraternité

Posted on 30 août 2016

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J’ai eu la grande chance d’assister, du 5 au 13 août dernier, au Festival interceltique de Lorient (FIL). C’est un événement qui vaut vraiment le déplacement. Il anime chaque année pendant plus d’une semaine un port de l’ouest du Morbihan qui pour quelques jours vit presque totalement au rythme des cultures celtiques, et, premier festival de France, attire chaque année des centaines de milliers de visiteurs. Il a été fondé en 1979, mais existait déjà dans la ville depuis 1971 en tant que grand rassemblement de la musique bretonne, sous le nom de Festival des cornemuses.

Premier caractère, l’implication de tout le centre-ville dans le festival, que ce soit par la place située derrière le Palais des Congrès, par les quais le long du bassin à flot, par l’Espace Marine situé près de la mer un peu à l’écart, que ce soit dans des salles diverses de théâtre, de conférences, que ce soit dans les stades de la ville et même de l’autre côté de la rade, au port de pêche, sans oublier l’église pour les concerts de musique sacrée. Il faut aussi mentionner les rues et places proches du centre où s’alignent de nombreux stands et où une intense animation règne aux terrasses de nombreux restaurants et cafés.

Deuxième caractère, la diversité des activités qui se déploient du milieu de la matinée au milieu de la nuit suivante. Si la musique est le pivot du festival, et si elle résonne en permanence de toutes parts, elle s’intègre dans une grande kermesse où l’on peut manger et boire, soit dans les multiples stands du festival, soit dans les établissements publics avoisinants, toutes les nourritures et boissons terrestres que l’on veut, avec bien sûr un accent sur les mets typiques des divers pays celtiques et sur les bières et les cidres. On y trouve aussi des livres, des stands sur les problèmes politiques et sur les langues des pays celtiques, ainsi qu’une exposition d’artistes de ces pays. On achète aussi tout et n’importe quoi…, tribut payé à l’esprit du commerce qui ne manque pas d’apparaître dès que des humains se rencontrent, du beau et du beaucoup moins beau, malgré tout toujours celtique !, des bijoux, des kilts, des cornes pour y verser sa bière, et, plus attrayant, des gâteaux bretons et de l’hydromel. On peut apprendre à danser des danses traditionnelles et assister à des joutes sportives typiques.

Troisième caractère, l’appellation « interceltique » pleinement justifiée, car y participent toutes les régions celtiques d’Europe, outre la Bretagne, l’Irlande, l’Ecosse, le Pays de Galles, les Cornouailles, l’île de Man, la Galice et les Asturies, mais encore d’autres régions du monde où des Celtes se sont installés, l’Australie (invitée d’honneur en 2016), la Nouvelle-Zélande, l’Acadie.

Je veux dire quelques mots de la programmation musicale de cette année, excellente. Je n’ai pas assisté aux grands concerts d’artistes très connus comme Joan Baez, Allan Stivell ou les Corrs. En revanche, j’ai été fasciné par les concours de deuxième et de première catégories des bagadou bretons, fanfares traditionnelles (dont la forme présente remonte aux années 1950) composées de joueurs de cornemuses (actuellement la grande cornemuse écossaise a remplacé le biniou de plus petite dimension), de bombardes et de percussions. Le dialogue entre puissantes cornemuses et bombardes plus criardes, avec des interventions souvent complexes des percussions, est saisissant: on en a plein les oreilles, mais c’est un immense plaisir qui ne laisse pas indemne ! Ces concours de Lorient sont l’un des deux moments de l’année où les ensembles s’affrontent et, en rencontrant un grand succès populaire, trouvent l’occasion de progresser toujours et de dynamiser la tradition par de constantes innovations (ce qui est le propre des traditions vivantes, les seules qui valent la peine). J’ai eu l’impression, dans un contexte où la pratique de la langue bretonne reste limitée (notons pourtant que toutes les communications officielles du festival sont d’abord adressées en breton avant d’être traduites en français), que les bagadou constituaient le coeur de l’identité culturelle bretonne actuelle, avec les danses traditionnelles appréciées par des gens de tous âges. 80 bagadou existent aujourd’hui en Bretagne (avec en plus 36 bagadigs qui forment les jeunes musiciens), et 30 dans les reste de la France et à l’étranger (des milliers de musiciens). Cette année, c’est le Bagad Cap Caval, du Sud-Ouest du Finistère, qui a remporté le titre de champion. Je vous montre ici la vibrante production du Bagad Cap Caval au Festival de Lorient 2015:

J’ai assisté aussi à des concours de grandes cornemuses, mesurant des solistes remarquables de différents pays. L’un était consacré à la musique légère (airs de danses, de chansons,…), appelée ceol beag en gaélique: c’est la musique de cornemuse plus facile à laquelle on est le plus habitué avec des airs comme Scotland the Brave ou Amazing Grace. L’autre était consacré à la musique classique de cornemuse, appelée pibroch (piobaireachd en gaélique) ou ceol mor (grande musique en gaélique). C’est un genre magnifique, très particulier, constitué d’un répertoire limité (250 oeuvres assez longues et jouées lentement) qui fut longtemps transmis oralement et que les solistes doivent interpréter au détail près sans partition. C’est une musique très codifiée proposant toujours un thème simple (urlar en gaélique), suivi de variations diverses de plus en plus complexes (siubhal ou dithis, puis leumlath, taorluath et crunluath en gaélique), jusqu’à la conclusion par le retour au thème. Fred Morrisson, vainqueur des concours en 2016, expliquait, en citant un ecclésiastique de sa connaissance, que le pibroch était semblable à la vie: on la commence avec un caractère, des conditions de départ, toute l’existence va consister dans des variations de plus en plus complexes liées aux circonstances, avant qu’à la mort, on en revienne à l’essentielle simplicité de l’origine. Les compositions de pibroch sont associées à des événements et situations (comme l’hommage à un défunt, à une personnalité importante) et expriment des sentiments profondément ressentis. Ces concours ont été pour moi de grands moments, et tout spécialement pour le pibroch, se trouver à proximité de l’interprète entièrement emporté par la toute-puissante sonorité de la cornemuse est une expérience bouleversante. Voici la prestation de pibroch de Fred Morrisson au Festival de Lorient 2014, dont le titre est Earl of Seaforth’s Salute (magistral !!!):

Comme autres musiciens entendus, je mentionnerai l’excellent groupe de chants et danses galicien Riobo, le violoniste écossais Duncan Chisholm, la harpiste galloise vivant en Australie Siobhan Owen qui accompagne de très belles chansons venues de divers horizons et la harpiste bretonne Nolwenn Arzel. D’un beau spectacle de danses émergeait clairement un groupe irlandais, inimitable dans l’art de marquer avec une grâce extrême des rythmes très subtils en claquant des pieds, dont faisait notamment partie un extraordinaire jeune danseur champion du monde de cet art.

Je terminerai par le quatrième caractère qui vaut qu’on se rende à Lorient. Si la musique est ce qui tisse le lien, ce qui en résulte est une ambiance chaleureuse qui fait plaisir. Qu’on boive un café seul à la terrasse d’un bistrot à proximité d’une table d’amis démarrant leur journée par de joyeuses plaisanteries, qu’on mange de la très bonne cuisine traditionnelle bretonne dans un vaste restaurant à des tables d’hôtes où l’on noue contact avec ses voisins, qu’à l’improviste on soit intégré à une danse qu’on n’arrive d’ailleurs pas à suivre, que l’on trouve à la fin d’un concert des compagnons pour partager son enthousiasme, il règne au Festival de Lorient une très bonne atmosphère réunisssant toutes les générations et des gens très différents (même si un très grand nombre semble venir de Bretagne), où même une consommation peu modérée d’alcool n’entraîne pas d’agressivité. J’y ai retrouvé un peu le climat fraternel qui existait dans les années 1970 lors des festivals folk de ma jeunesse, ce qui est bien sûr pour moi une qualité majeure.

Certains adeptes du dépassement des nationalités peuvent être gênés par l’appel à l’identité celtique omniprésente (et parfois, il faut le reconnaître, un peu fantasmée). Mais la conscience d’une identité est un facteur de compréhension mutuelle, qui incite à la solidarité et à l’amitié. Le sens de l’identité n’est mauvais que s’il enferme dans des valeurs monolithiques excluant tout ce qui est différent. L’identité dont se réclame le festival de Lorient est une identité ouverte, en perpétuelle transformation (les musiques interprétées souvent métissées en témoignent), et les autres ne sont pas considérés comme des ennemis, mais comme ceux avec qui on peut échanger pour s’enrichir. L’anthropologie a bien montré que l’identité, qui n’a rien de racial, est un phénomène culturel qui se construit en fonction de certaines circonstances et de certains besoins: incontestablement l’identité celtique, souvent en partie reconstruite, existe aujourd’hui. Et tous ceux qui sentent que ses valeurs (d’idéalisme, de spiritualité, de communauté) leur apportent quelque chose peuvent s’y référer. Pour mon compte, par ailleurs lointain descendant de Gaulois, et dont les ancêtres furent sans doute de culture celtique, j’assume plus volontiers un héritage celtique que romain, Rome s’étant surtout illustrée par son sens de l’organisation et ses performances techniques, traits qui ne sont pas ma tasse de thé. C’est peut-être une explication supplémentaire de mon bonheur d’avoir été à Lorient !

PS: un seul petit défaut à signaler: dans les stands, on sert le whisky dans des gobelets en plastique (qu’on peut prendre avec soi et rendre en fin de soirée, mais tout de même…) !

Une rangée de stands du Festival de Lorient

Une rangée de stands du Festival de Lorient


http://acteurs.tourismebretagne.com/presentation/nouveautes/le-point-comm/presence-du-crt-bretagne-au-festival-interceltique-de-lorient-2010

C'est la foule !

C’est la foule !


http://www.ouest-france.fr/festival-interceltique-2015-750-000-festivaliers-en-dix-jours-3624525

A Lorient, on boit du Breizh-Cola (= Bretagne-Cola)

A Lorient, on boit du Breizh-Cola (= Bretagne-Cola)


image: https://fr.wikipedia.org/wiki/Breizh_Cola

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