Paterson, de Jim Jarmusch: la vie avec la poésie

Posted on 17 janvier 2017

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Paterson, film de Jim Jarmusch (2016), avec Adam Driver et Golshifteh Farahani, 1h 58 min.
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Paterson de Jim Jarmusch est une nouvelle oeuvre montrant la maîtrise du réalisateur américain pour dire énormément avec peu de choses. Ce film récent continue dans la veine déjà explorée par le cinéaste depuis les années 1980 avec Stranger Than Paradise, Down by Law, Mystery Train, Dead Man ou Coffee and Cigarettes.

En effet, rien n’est plus simple et sobre que Paterson. Jarmusch a dit dans une interview aux Cahiers du cinéma  « que son film s’oppose à « tout ce cinéma surexcité », surchargé de rebondissements, saturé d’action et de violence » (dans Christophe Kantcheff, Transports en commun, Politis n° 1433-1434, du 22 décembre 2016 au 4 janvier 2017). L’intrigue est réduite au minimum. Elle couvre une semaine de la vie d’un jeune couple qui possède un chien (qui a assurément une forte personnalité). Les jours se succèdent marqués par une routine minutieusement respectée. Le héros est chauffeur de bus et poète à ses moments perdus (ou plutôt gagnés), son épouse se passionne pour la confection de gâteaux et pour une hypothétique carrière dans la musique country tout en soutenant le don poétique de son mari, le très expressif bouledogue observant tout cela avec des grognements philosophes. Des connaissances du héros traversent par instants le paysage, patron de bar, amoureux transi, collègue radicalement pessimiste, jumelles annoncées par un rêve. Un drame surviendra à la fin de la semaine, mais comme il faut s’y attendre dans un tel univers, il ouvrira une porte au lieu de la fermer.

A vrai dire la poésie est le personnage principal du récit. La ville de Paterson avec ses vieux édifices industriels et sa chute d’eau en est aussi un personnage important. Paterson et la poésie sont d’ailleurs tout à fait liées (elles sont d’ailleurs aussi liées au héros dont le nom est Paterson): Paterson est en effet la ville où ont vécu deux grands poètes, William Carlos Williams (1883-1963) et Allen Ginsberg (1926-1997), grand nom de la Beat Generation. William Carlos Williams, poète engagé 1), est un poète du quotidien 2), qui savait comme Jarmusch dire en peu de mots ce qu’il y a de plus important, et l’une de ses grandes oeuvres s’intitule Paterson, une évocation de sa ville. Le chauffeur de bus Paterson vit à Paterson, fidèle à l’inspiration de l’auteur de Paterson. La simplicité de sa vie, qui tire du quotidien un perpétuel enchantement poétique, lui permet de vivre au-dessus de la banalité ordinaire. Il n’y a pas d’oubli de la réalité ou de fuite devant le monde, il y a la découverte, au milieu même de ce qui nous entoure et peut parfois nous écraser, d’une infinie richesse. Il n’est pas étonnant qu’intervienne dans le récit un Japonais, ambassadeur du pays des haïkus, où l’on extrait l’émerveillement des simples événements de la vie de tous les jours.

Paterson est donc un poème, au cours duquel d’ailleurs des poèmes de Ron Padgett, très influencé par William Carlos Williams, sont lus. Mais chaque événement, chaque paysage, chaque émotion du film sont les moments d’un poème à déguster dans un état de sérénité. Trump est élu, le monde est souvent enragé, Jarmusch nous donne la belle leçon que malgré tout, la poésie subsiste et ouvre les portes de la lumière et de la paix ! Chut ! Entrons dans un monde transfiguré que, pour autant qu’il y aura des hommes avec un coeur et un esprit, nulle bêtise, nulle méchanceté, nulle avidité ne pourront détruire !

1) « Les démocrates modernes (gauche des États-Unis) le dépeignent comme proche de leurs idées progressistes de gauche. Comme ses nombreuses publications dans des journaux politiquement radicaux, comme Blast et New Masses (les nouvelles masses), ses préférences politiques allaient à la gauche. Il se considérait lui-même comme socialiste et opposé au capitalisme, et en 1935 il publia The Yachts, un poème qui décrit l’élite fortunée comme parasite et les masses comme espérant une révolution. Le poème utilise la métaphore de l’océan avec les corps aqueux des masses misérables se battant sur leurs pauvres coques, en agonie, désespérés, tentant de couler les yachts et de mettre fin à l’horreur de la race humaine. De même, dans l’introduction de son recueil de poésies The Wedge, publié en 1944, il décrit le socialisme comme un état inévitable de développement, et une nécessité pour un véritable développement artistique. En 1949, il publie un poème, The Pink Church (la Maison rose), qui traite du corps humain, mais compris dans le contexte du maccarthysme, comme dangereusement pro-communiste. Les anticommunistes provoquèrent son renvoi de son poste de conseiller de la Bibliothèque du Congrès en 1952/3, ce qui le rendit dépressif. Comme il le montre dans un article non-publié écrit pour Blast, Williams pensait que les artistes devaient résister à produire de la propagande et se dédier à l’écriture. Dans le même article, il proclame que l’art peut aussi être au service du prolétariat. » (https://fr.wikipedia.org/wiki/William_Carlos_Williams)
2) Voici deux poèmes de William Carlos Williams:
Le roc
marié à la rivière
ne fait
aucun bruit
Et la rivière
passe – mais je demeure
et je crie
et j’appelle sans cesse
les oiseaux
et les nuages

*********
A une pauvre vieille femme
mâchant une prune dans
la rue un sac de papier
plein dans la main
Quel goût elles ont pour elle
Quel goût elles ont
pour elle. Quel goût
elles ont pour elle.

bengricheahmed.over-blog.com/article-william-carlos-williams-111754900.html

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Marvin le bouledogue

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Vue de la ville de Paterson

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Vue de la chute d’eau de Paterson

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William Carlos Williams

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